Mois : septembre 2021

La Traversée : Voyage au cœur d’un dispositif pictural singulier

La Traversée : Voyage au cœur d’un dispositif pictural singulier

Avec une animation constituée majoritairement de peinture, chaque plan du premier long-métrage de Florence Miailhe offre une idée visuelle, et ainsi une stimulation intellectuelle permanente pour le spectateur. Avec la collaboration de Marie Desplechin au scénario, la narration offre également de nombreuses pistes pertinentes, alors qu’elle aurait pu être en retrait face à l’importance du dispositif pictural, comme souvent dans ce genre de création. Toutefois, La traversée souffre parfois de sa singularité au sein du paysage de la production animée française.

Florence Miailhe

La Traversée est le premier long-métrage de Florence Miailhe. Réalisatrice innovante dans le milieu du cinéma d’animation en France, elle réalise ses projets à base de peinture, sable, crayon ou pastel. Avec un style visuel aussi personnel, son travail s’est rapidement fait remarquer dans de nombreux festivals et a obtenu plusieurs prix : César du meilleur court-métrage en 2002 pour Au premier dimanche d’août, Mention spéciale au Festival de Cannes en 2006 pour Conte de Quartier, Cristal d’honneur au Festival international de film d’animation d’Annecy en 2015 pour l’ensemble de ses créations. La Traversée a déjà obtenu la Mention du jury à la dernière édition du Festival d’Annecy, le Prix du meilleur scénario au Festival premiers plans d’Angers en 2010 et a été lauréat de la Fondation Gan pour le cinéma en 2017 toujours pour son scénario.

Marie Desplechin

L’écriture du long-métrage est également co-dirigée par Marie Desplechin, romancière à succès dans le domaine du livre pour la jeunesse (Prix Tam-Tam et Jacques-Asklund pour Verte en 1996, Prix de la Semaine Paul Hurtmans pour La Prédiction de Nadia en 1997 ou Pépite du livre d’art au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil pour Mon Petit théâtre de Peau d’âne en 2011) comme pour les adultes (Prix Médicis essai avec Lydie Violet pour La vie sauve en 2005). Quelques ouvrages pour enfants de Desplechin figurent également dans la bibliothèque idéale du Centre National de la Littérature pour la jeunesse. Plusieurs de ses textes ont été adaptés en albums, au cinéma ou à la télévision comme Danbé, ayant obtenu le Prix du meilleur film au festival de la fiction TV de La Rochelle en 2014. Elle est également scénariste depuis 2001 avec Le Voyage en Arménie de Robert Guédiguian ou Sans moi d’Olivier Panchot d’après son propre roman. L’écrivaine a collaboré avec Florence Miailhe sur la plupart de ses créations. 

Avec une animation faite principalement de peinture capturée directement par l’œil de la caméra en passant par un recouvrement, Miailhe est habituée à travailler seule sur ses projets. Mais pour son premier long-métrage, l’envergure du travail était telle, que la réalisatrice a dû former une équipe autour d’elle : quinze animateurs dans trois studios différents sur trois pays différents (France, République Tchèque et Allemagne) pour une production qui a duré trois ans au total. 

Figure innovante dans le milieu de l’animation, Florence Miailhe promettait avec La Traversée de l’originalité dans sa forme, comme de l’intérêt dans son fond, au vu de la participation de Marie Desplechin à l’écriture et des nombreuses récompenses depuis 2010. Qu’en est-il du résultat ?  

Une narration aussi riche que son visuel

La Traversée met en scène le voyage vers la liberté de deux enfants, Kyona et Adriel, sœur et frère. Le duo cherche à rejoindre des lointains membres de la famille dans une zone géographique plus calme, après avoir perdu leurs parents lors d’un contrôle routier alors qu’ils quittaient leur village pillé. Le film montre alors un voyage initiatique de l’enfance à l’adolescence, en passant par de nombreuses embûches comme un groupe de trafiquants d’enfants, un couple tortionnaire, un cirque ambulant et une prison encastrée dans les montagnes. 

Afin de rendre l’intrigue la plus universelle possible, la réalisatrice joue à brouiller les différentes pistes d’interprétation possibles. Que ce soit avec une carte aux repères peu identifiables, avec des objets et costumes de différentes époques ou régions ou avec des climats météorologiques très variables, le cheminement des deux enfants semble aussi complexe et laborieux que le passage d’un enfant au monde des adultes. 

Toutefois, même si l’intrigue reste imprécise sur certains aspects, cette dernière est singulière et fondée sur du vécu tant elle est éprouvante. L’histoire du film s’inspire du vécu familial de la réalisatrice : les arrière-grands-parents de Miailhe ont fui Odessa en Ukraine au début du XXè siècle ainsi que sa mère et son grand frère pour gagner la zone libre en France en 1940. Tout ceci apporte un réalisme et une sensibilité aux  propos et comportements des personnages face à la traversée qu’ils doivent entreprendre au mépris de leurs oppresseurs.  La production met en avant la mémoire de plusieurs générations familiales de l’artiste en un road-movie, tout en gardant une certaine clarté et précision. 

Cette narration mélangeant vraisemblance et imaginaire est accentuée par l’apparition de nombreuses thématiques et contes folkloriques plus ou moins nuancés : les oiseaux comme une masse tyrannique à la manière d’Alfred Hitchcock, une sorcière similaire à une Baba Yaga, les gens du voyage avec l’univers du cirque, le merveilleux avec les frères Grimm (Hansel et Gretel ) ou Charles Perrault (Le Petit Poucet), le nazisme avec la tenue des différents tyrans rencontrés. Toutes ces nombreuses notions sont accueillies dans le récit et digérées par le spectateur avec bienveillance, notamment grâce à un enchaînement parfaitement maîtrisé. Tout en restant dans la nuance, ces propos offrent alors une lecture simple pour le jeune public mais également une plus réfléchie pour le public aguerri.

Un visuel débordant d’idées

Avec son premier long-métrage, Florence Miailhe mélange les différents moyens d’expression : peinture, dessin au crayon ou fusain, aquarelle,… Un mélange qui joue avec le spectateur en apparaissant quelquefois au sein même d’un même plan, rendant la perception visuelle du spectateur complexe, surtout quand un moyen d’expression cherche à simuler le résultat d’un autre. Majoritairement à la peinture, les images de la réalisatrice sont extrêmement intéressantes à observer par les différentes esthétiques présentées, entre formes synthétiques voire simplistes et très grand réalisme.

Chaque plan offre une idée visuelle, permettant au spectateur d’être stimulé constamment par les images qui se déroulent face à lui. Très souvent cette question émerge : comment l’artiste a réussi à rendre une ombre aussi transparente, une lumière aussi lumineuse ou un reflet dans l’eau aussi apaisant ? Des questionnements qui démontrent le talent de la réalisatrice. Avec une forme picturale et un univers narratif qui offrent aussi peu de réalisme à l’écran, un accès à l’œuvre peut être difficile pour le public. Toutefois, en innovant constamment, Miailhe fait en sorte que le spectateur ne puisse pas se lasser du dispositif particulier qu’il observe. 

En plus d’un jeu avec la technique de représentation, nous constatons également un jeu direct avec la représentation elle-même. Chaque séquence regorge de concepts ou pistes de réflexion. Ceci est perceptible dans la forme de quelques tyrans (sous la forme de monstres inhumains) ou la transformation d’un opposant à un allié (du loup sauvage au chien affectueux) pour ne donner que deux exemples. Par cette vision imprécise, l’intrigue nous rappelle qu’elle est présentée à travers les yeux d’une enfant. Une des plus magnifiques séquences de l’œuvre étant un mélange de réalisme et de contemplation lors d’un spectacle d’acrobaties sous un chapiteau. Miailhe n’a pas peur d’aller, au sein d’une histoire grave et sérieuse, dans une poésie lyrique jouant sur les formes. Des envolées qui ne sont jamais malvenues dans le long-métrage grâce au dispositif et à la narration.

Des impératifs de production trop voyants

Toutefois, malgré les grandes qualités du long-métrage, aussi bien narratives que visuelles, La Traversée souffre de quelques défauts liés, de près ou de loin, à l’écosystème de la production d’animation en France. 

Pour commencer, l’œuvre est, dans son ensemble, beaucoup moins impressionnante esthétiquement que les précédentes créations de Miailhe. Un résultat que nous pouvons expliquer par le passage d’une démarche expérimentale courte à un premier long-métrage devant s’acclimater au système classique de production. Avec une plus lourde équipe derrière le projet, nous observons un besoin d’homogénéiser la forme artistique pour obtenir un délai de création raisonnable. 

Avec cette idée précise, le film est passé de 24 images par seconde à 12. Un choix assumé par la réalisatrice face à un budget et un temps limités. La présence d’impératifs économiques est toujours intrinsèquement liée à l’œuvre cinématographique. Toutefois, le travail d’un auteur est de ruser pour que les impératifs ne soient pas néfastes (voire qu’ils s’adaptent) à la vision artistique du projet. En passant de 24 à 12 images, les mouvements sont beaucoup moins fluides, surtout à une époque où de plus en plus de grosses productions américaines expérimentent le 48 images par seconde. Par conséquent, plutôt que de s’attarder sur le mouvement, il est nécessaire au créateur de s’attarder sur la fixité du plan. C’est un élément très visible pour de nombreuses créations en stop-motion plus ou moins importantes. Un concept très bien compris par Miailhe mais avec toutefois quelques lacunes, notamment avec les moyens de locomotion aux mouvements très saccadés comme les voitures. Paradoxe de La Traversée, film qui traite avec son sujet du mouvement mais qui doit le limiter. 

PRAGUE, 26/03/2018. La réalisatrice française d’animation et artiste , Florence Miailhe, lors de la production de son long-métrage « La traversée » avec l’équipe tchèque. Produit par Les Films de l’Arlequin.

Toujours dans des problématiques économiques, la nature du public visé est une interrogation. Le film est confronté à sa volonté de parler en même temps à un public jeune et âgé. Plutôt que de faire le choix d’une vision limitée, La Traversée se veut universelle. Une volonté noble et envisageable mais qui ici apporte quelques fautes de goût à la création picturale. Un élément désagréable à mentionner : la voix-off. Apportant plus de singularité et d’honnêteté à l’œuvre (notamment car ce sont les paroles de la réalisatrice), l’élément extra-diégétique reste néanmoins trop présent, ne permettant pas au spectateur de se détacher de sa position d’observateur pour être transporté dans l’univers. En plus d’offrir une distanciation forte à son public, cette voix-off est beaucoup trop explicative. Elle appuie des propos déjà compréhensibles à l’écran ou en offre d’autres qui auraient pu apparaître plus efficacement par la mise en scène ou les dialogues. C’est une solution de facilité afin de s’assurer la compréhension de tous les publics, rendant l’œuvre plus sonore qu’audiovisuelle. Néanmoins, n’oublions pas que La Traversée n’est pas la première dans le paysage cinématographique français à utiliser cette solution.

Cependant, face à cette problématique du tout public, l’œuvre regorge d’idées pour y remédier. L’histoire est observée sous le point de vue d’une jeune fille, permettant de jouer sur la perception de la violence. Cachée dans un premier temps, elle devient de plus en plus crue au fur et à mesure de l’œuvre, dépeignant la fin  de l’enfance du personnage principal. Tout en jouant avec les différentes possibilités visuelles qu’offre la peinture, la réalisatrice réfléchit sa violence. Un abus de force complexe à insérer dans un film d’animation à l’aspect réaliste et proposé à partir de 11 ans pour des raisons de rentabilités financières. De nombreuses œuvres animées du même genre doivent faire ce choix, allant vers de l’inventivité dans la mise en scène avec J’ai perdu mon corps (Jérémy Clapin, 2019) ou une dissimulation très assumée avec Les hirondelles de Kaboul (Zabou Breitman & Eléa Gobbé-Mévellec, 2019). 

Avec ces quelques contraintes économiques prenant le pas sur l’artistique, La Traversée souffre de sa singularité dans le paysage cinématographique animé. Malgré cela, nous ne pouvons que nous satisfaire de ce genre de défaut, démontrant le caractère unique du premier long-métrage de Florence Miailhe. 

Le Sommet des Dieux : Un film à la hauteur du manga

Le Sommet des Dieux : Un film à la hauteur du manga

Pour sa première réalisation en solo, Patrick Imbert adapte le manga Le Sommet des Dieux de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura en un film d’animation innovant. Au sein d’un visuel 2D, nous observons un jeu entre simplicité pour les personnages et grande précision pour les décors, offrant une immensité toujours plus grande aux montagnes à gravir. Si dans un premier temps le long-métrage souffre de devoir adapter plus de 1500 pages en une heure et demi, l’œuvre se fluidifie dans un deuxième temps pour offrir ses meilleurs moments. 

Il y a 4 ans, Patrick Imbert coréalisait Le grand méchant renard et autres contes avec Benjamin Renner, auteur des bandes dessinées dont le film est l’adaptation. Reprenant le visuel de l’œuvre d’origine, soit des formes avec un aspect proche de l’esquisse au crayon et un mélange de couleurs très nuancé, l’esthétique du long-métrage s’apparentait fortement à l’adaptation cinématographique de 2012 des livres Ernest et Célestine (dont Benjamin Renner était déjà coréalisateur et Patrick Imbert directeur de la photographie). Le grand méchant renard et autres contes était une réussite narrative (notamment grâce à des dialogues savoureux) et visuelle (notamment grâce à une animation soignée à l’humour slapstick proche des dessins animés Looney Tunes et La bande à Picsou), permettant à l’œuvre d’obtenir le César du meilleur film d’animation en 2018 tout comme Ernest et Célestine en 2013. Toutefois, il est difficile d’observer le talent de Patrick Imbert dans le film. L’œuvre de 2017 est divisée en trois court-métrages : Un bébé à livrer, Le grand méchant renard, Il faut sauver Noël.  Le principal segment (le deuxième, comme le suppose le titre du film) est réalisé par Benjamin Renner. En plus de sauvegarder l’esthétique des BD fidèlement, Imbert s’occupait donc uniquement des deux parties mineures du long-métrage. 

Pour sa première réalisation en solo, Imbert adapte à nouveau une œuvre dessinée. Cette fois-ci, il s’agit du manga Le sommet des dieux de Jirō Taniguchi, adapté du roman du même titre de Baku Yumemakura. Publié entre 2000 et 2003, le manga met en scène le journaliste Fukamachi Makoto qui retrouve dans une boutique l’appareil photo de George Mallory. Derrière l’objet se cache peut-être la vérité sur la disparition de son propriétaire et d’Andrew Irvine, lors de la première  ascension du mont Everest en 1924. Une vérité qui pourrait bouleverser l’histoire de l’escalade himalayen. Dans son enquête, le journaliste rencontre Habu Jôji, célèbre alpiniste très mystérieux. La recherche de Makoto est ainsi un prétexte pour découvrir ce milieu très méconnu, son esprit de compétition, ses associations, ses sponsors, ses modes de vie, et surtout ses grandes prouesses physiques. L’œuvre dépeint de célèbres figures du milieu, en plus d’y ajouter des personnages fictifs. Entre une enquête qui souhaite s’effacer mais jamais totalement et de trop nombreuses

explications extradiégétiques, la narration de l’œuvre se distingue toutefois par la mise en place de grandes figures complexes, à l’image du personnage Habu Jôji. Si Le sommet des dieux réjouit dans le milieu du manga, c’est surtout pour ses dessins. Le travail d’adaptation effectué par Jirō Taniguchi en images fixes, met en scène des protagonistes avec relativement peu de détails dans de très grands espaces montagnards dépeints avec une extrême minutie. Le lecteur est alors en immersion totale. C’est en étant absorbé voire enivré par l’univers graphique de l’ouvrage que nous comprenons pourquoi Baku Yumemakura souhaitait avant tout le mangaka Jirō Taniguchi pour adapter son travail. Le roman graphique a déjà été l’objet d’une transposition dans un autre medium artistique, le live action en 2016 sous la supervision de Hideyuki Hirayama, mais jamais en film d’animation jusqu’à ce jour. 

Illustration du manga par Jirō Taniguchi

Après un premier travail d’adaptation réussi du texte de Yumemakura en images par Taniguchi, le renouvellement d’un tel exploit, cette fois-ci en film d’animation, se révèle complexe. Si avec Le grand méchant renard et autres contes, Patrick Imbert nous a déjà démontré ses capacités à adapter à l’écran une œuvre graphique avec succès, il s’agissait toutefois d’un tout autre registre. Que vaut la première création solo de Patrick Imbert ?

Adaptation, défauts inclus

Tout comme gravir l’Everest, adapter le manga Le sommet des dieux ayant environ 1500 pages au total en un film d’animation d’une heure et demi est une tâche ardue. Ce constat est visible dans les premières minutes du long-métrage d’Imbert. L’œuvre de Baku Yumemakura et Jirō Taniguchi se veut plus une découverte du milieu de l’escalade que la simple aventure d’un homme face à la montagne. Durant ses différents tomes, le roman graphique présente plusieurs époques, personnages et réflexions autour de ce milieu méconnu. Par conséquent, en l’adaptant en une courte création animée, Patrick Imbert (mais également Jean-Charles Ostoréro et Magali Pouzol) avait devant lui une épreuve complexe pour le scénario. Loin

de nous l’idée de faire un comparatif entre les événements du livre et ceux du film (ceci étant un travail fastidieux et plutôt inintéressant dans l’ensemble), mais le long-métrage prend évidemment beaucoup de raccourcis. Un constat qui se remarque dès le début dans la mise en scène de l’œuvre : rythme effréné, caractérisation des personnages très rapide, gravité des événements difficilement perceptible. Une situation qui offre alors moins de profondeur aux personnages, aux épreuves et aux enjeux de l’univers de Baku Yumemakura.

Loin d’être inintéressante ou superficielle, l’œuvre d’Imbert souffre de ce survol de la narration d’origine. Toutefois, la mission reste réussie dans l’ensemble. Si la suite d’éléments présentés rapidement peut rebuter certains grands amateurs du manga dans un premier temps, il faut reconnaître que l’ensemble est retranscrit avec réflexion et pertinence. Les choix d’adaptation sont cohérents et permettent à l’œuvre cinématographique de ne pas être indigeste. Conscient des éléments les plus importants du texte, Patrick Imbert se permet, dans sa frénésie introductive, de s’arrêter sur des moments-clés à ne pas négliger, comme les événements dramatiques avec le jeune Kishi Buntarô, construisant au passage la psychologie du personnage d’Habu Jôji. En calmant le grand rythme des premières scènes de l’œuvre, ces moments aident le spectateur à comprendre les enjeux principaux, tout en insérant des émotions au sein de la masse d’informations qu’introduit le long-métrage. 

Ayant un fort respect pour le manga, le film donne à son public les mêmes défauts. La création d’Imbert ne peut pas s’empêcher de surexpliquer son propos ou surprésenter ses protagonistes à travers la présence d’une voix-off. Un choix déjà problématique dans le livre graphique mais qui ici donne aux spectateurs plus de difficulté à se laisser pénétrer par l’univers montagnard. Creuser un peu plus la réflexion sur la mythologie des ascensions hivernales, afin de véritablement montrer un univers bien plus riche qu’une simple enquête journalistique, aurait été une plus-value au résultat final. Mais ce manque à gagner était encore une fois déjà perceptible dans l’œuvre de Taniguchi et Yumemakura. 

Ces quelques défauts, que nous venons de mettre en avant, ne sont finalement que le résultat d’un (trop ?) grand respect pour un matériel d’origine un peu trop riche dans le cadre d’une création animée d’une heure et demi.

Adaptation, qualités incluses

Si le travail de Taniguchi et Yumemakura apporte son lot de difficultés au film d’Imbert, il apporte bien évidemment également de nombreuses qualités. Pour commencer, le co-réalisateur de Le grand méchant renard et autres contes a eu la pertinence de ne pas bêtement transposer en animation les graphismes du manga, mais d’offrir un visuel véritablement innovant, tout en gardant les mêmes intentions derrière les croquis sur papier. Lorsque Jirō Taniguchi  a adapté à l’aube des années 2000 la création de Baku Yumemakura, le dessinateur souhaitait mettre en avant surtout les infranchissables montagnes enneigées. Les graphismes montrent ainsi une forte différence entre la simplicité des hommes ayant assez peu de détails, face à l’immensité de la nature devant eux ayant de nombreux détails. Tout ceci donnait l’atmosphère d’une quête de l’infini au lecteur. Cette perspective est très bien comprise par le réalisateur du

film d’animation. En mettant en place une 2D assez simple pour les personnages et très réaliste pour les décors, l’ampleur de l’univers resurgit. C’est encore plus notable car les personnages du film ont encore moins de caractéristiques visuelles que ceux du manga. Toutefois, même si le physique des protagonistes du long-métrage semble simpliste, un lourd travail est apporté pour leur donner malgré cela une large palette d’expressions humaines. Une solution qui rattrape quelques fois le manque de profondeur concernant l’intrigue. 

Un véritable moment de cinéma

Dans cette même volonté d’équilibre entre très grand respect pour le matériel d’origine et envie d’apporter sa touche personnelle et unique, Patrick Imbert se permet quelques envolées dans la seconde partie de son film. Cette dernière est la lutte sportive tant attendue de nos deux protagonistes principaux contre l’Everest. Après avoir mis en place tous les éléments permettant de comprendre les enjeux de cette ascension, la création animée prend de la hauteur et offre un véritable moment de cinéma. Moins perturbée par les éléments narratifs à installer, l’histoire se focalise enfin sur son

véritable sujet : la prouesse physique et irrationnelle des Hommes face à l’adversité. Avec un rythme plus lancinant, le film se concentre sur une ascension exceptionnelle plutôt que sur l’intrigue journalistique (pointée enfin par le réalisateur comme minime face à ces nouveaux enjeux). La narration se concentre beaucoup plus sur les sentiments et les efforts de ses protagonistes que sur les événements factuels du milieu de la montée sportive. Un changement d’axe difficile mais pourtant accompli avec maîtrise. Enchaînant événements éprouvants et visuels particulièrement novateurs, soulignés avec le travail musical d’Amine Bouhafa (déjà remarqué en 2015 avec le César de la meilleure musique pour Timbuktu), l’ensemble permet de rendre les exploits physiques des grimpeurs surhumains. Le dernier acte de la production aide le spectateur à oublier facilement l’introduction laborieuse de l’œuvre entre les nombreux protagonistes et faits présentés. Un rattrapage réussi par cette envie de montrer que la véritable lutte des personnages

n’est pas physique mais avant tout mentale. Un grand effort sur les sentiments est alors apporté, permettant de faire ressentir aux spectateurs la difficulté de tenir face à la solitude, la hauteur, le vide, ou tout simplement face aux conditions climatiques comme le vent, la neige et le froid. Patrick Imbert démontre par là que l’appel de la montagne est le sens de la vie pour certains (une révélation soulignée avec justesse lors d’une conversation  entre  Habu Jôji et Fukamachi Makoto). Les dialogues sont d’ailleurs plutôt rares dans la dernière partie du film, mais n’ont jamais été aussi maîtrisés et vecteurs de sens par rapport aux enjeux présentés. 

Malgré quelques défauts dû au matériel d’origine et grâce à de nombreuses qualités cinématographiques, la première œuvre solo de Patrick Imbert innove dans l’animation française. Si le lecteur se demande encore s’il doit voir l’œuvre Le Sommet des Dieux au cinéma, la réponse est la même que celle de la question posée dans le manga « Pourquoi des hommes grimpent depuis toujours en haut d’une montagne? » : Parce qu’elle est là. 

Critique de la saison 1 de la série Monstres et Cie : Au travail

Critique de la saison 1 de la série Monstres et Cie : Au travail

Du chef d’œuvre cinématographique au contenu pour plateforme

Note : 2/5 ★★☆☆☆

Si l’idée d’offrir une suite au classique de 2001, sous la vision d’un nouveau employé bouleversé par les événements du long-métrage, était intéressante, le résultat attriste. Entre un scénario peu travaillé et une animation qui l’est encore moins, la première saison de Monstres et Cie : Au travail ne cache pas sa volonté d’exploiter la marque pour faire la promotion de Disney+, sans jamais développer réellement l’univers de la franchise. 

En 2001, soit il y a 20 ans cette année, sortait au cinéma Monstres et Cie. Quatrième film d’animation de Pixar, le premier long-métrage de Pete Docter (sans oublier David Silverman et Lee Unkrich à la co-réalisation) narrait l’histoire de deux monstres, Bob et Sully, travaillant dans une usine de conditionnement de cris d’enfants afin de fournir de l’électricité à la ville de Monstropolis. Mais lorsque le duo se retrouve avec une fillette sur les bras, les deux collègues vont commencer à remettre en question le bien-fondé du fonctionnement de l’usine. Œuvre brillantissime par son écriture maline, son jeu de tons entre le comique et le tragique, ses personnages attachants et surtout son univers présenté et exploité avec pertinence et intelligence, Monstres et Cie reste encore aujourd’hui une des meilleures (et des plus appréciées) créations du studio. Grâce à son concept, le long-métrage a donné lieu à de nombreuses autres œuvres comme des attractions, des jeux-vidéos (4 au total), la préquelle de 2013 de Dan Scanlon Monstres Academy et une série sur Disney+ Monstres et Cie : Au travail, la production qui nous intéresse aujourd’hui. 

Présentée le 9 novembre 2017 par Robert Iger (alors président exécutif et président du conseil d’administration de la Walt Disney Company) dans un lot de plusieurs projets sur des franchises célèbres comme Star Wars (The Mandalorian), le MCU (WandaVision, Falcon et le Soldat de l’Hiver, Loki et actuellement What If…?) et High School Musical (High School Musical : La Comédie Musicale, la série), pour promouvoir la plateforme Disney+, Monstres et Cie : Au travail a beaucoup interrogé, quant à l’intérêt du programme, surtout après la préquelle de 2013. 

Depuis l’annonce du projet, nous avons appris le retour de John Goodman et Billy Crystal au doublage de Bob et Sully. Par la suite, après le report de diffusion de la série à cause du ralentissement de la production des épisodes dû à la pandémie, Roberts Gannaway, showrunner de la série, a révélé que le programme irait vers des pistes encore inconnues de l’univers Monstres et Cie. Le retour des voix originales vient alors se poser en contradiction avec cette volonté d’innovation. Par conséquent, nous pouvions légitiment craindre une série rapidement fignolée visuellement et aux enjeux artistiques discordants, avec pour but surtout d’exploiter une franchise qualitative.  

La diffusion de la première saison a commencé le 7 juillet pour s’achever le 1er septembre, après 10 épisodes sortis sur un rythme hebdomadaire. Vendue à son public en catimini a contrario des autres productions Disney+ comme les séries Marvel ou The Mandalorian, il est temps de revenir dessus. Les annonces contradictoires et les modalités de diffusion sont-elles prémonitoires du résultat final du show ? 

Tylor aux portes de la vie

Serie Monstres & Cie : Au travail – Saison 1

La série met en scène Taylor, une terreur qui sort tout juste de l’université que le spectateur découvrait lors du film de 2013. Très fier d’avoir été accepté dans la même usine que Bob et Sully, le monstre arrive, pour son premier jour de travail, quelques semaines après les événements de la quatrième production Pixar. Les terreurs récoltent maintenant du rire plutôt que de la peur pour produire de l’électricité. Très mauvais comique, Taylor se retrouve à travailler à la maintenance de l’usine, avec Fritz, Val, Cutter et Duncan comme collègues de travail. Loin d’être heureux dans ce nouvel environnement, l’ancien étudiant va devoir se former à nouveau, cette fois pour devenir humoriste. Pendant ce temps, Bob et Sully sont devenus les nouveaux directeurs du groupe. Ils doivent gérer les responsabilités liées à cette nouvelle fonction, en plus de s’occuper de la restructuration de l’usine. Le quotidien des deux célèbres monstres va alors souvent croiser celui de Tylor. 

Comme le nouvel opus des Indestructibles en 2018, la série suit directement l’œuvre originale. Avec un enjeu fort comme la réorganisation du célèbre lieu de Monstres et Cie, la série en profite pour faire de nombreux clins d’œil (sans oublier la préquelle d’il y a 8 ans). Toutefois, même avec une fidélité envers l’œuvre de 2001 et un nouvel angle d’approche, l’histoire de Taylor déçoit. 

Pour commencer, la série déçoit par son personnage principal. La nouvelle terreur est trop peu développée pour succéder aux deux sympathiques monstres du premier film. Un manque d’épaisseur qui n’est pas résolu par ses nouveaux amis, aussi peu caractérisés que Taylor. Dénués de sens, tous ces nouveaux personnages ne sont que des figures déjà vues de nombreuses fois sans une once de nouveauté (le chef, le sous-chef sournois, la bonne copine, le collègue âgé détaché des événements). 

De plus, la série n’arrive pas à se détacher de son succès passé pour offrir de la nouveauté. Nous observons les mêmes lieux et mécanismes présents que dans le film de 2001. Le fait de créer de nouveaux personnages identiques aux originaux (un Bob bleu et une Gladys avec des couleurs différentes, ou l’art de créer à bas coûts ?) n’aide pas non plus. L’univers ne cherche pas à être plus développé. Un état qui est caractérisé par l’omniprésence du duo connu de Monstres et Cie. Si nous pouvons applaudir l’agréable mélange de la trame narrative de la nouvelle terreur et de celle de Bob et Sully, l’assiduité de ces deux derniers est problématique. Secondaires à l’intrigue, ils restent néanmoins très présents pour ne pas laisser l’entière responsabilité à Taylor de diriger la franchise, tout en étant morne (surtout Sully) voire détestable par moments (surtout Bob). Le résultat est donc une œuvre incapable de se décider entre sa volonté d’innover et sa volonté d’exploiter son héritage.  

En outre, la série met en scène à chaque épisode une nouvelle situation, offrant un semblant d’enjeu aux monstres de l’usine, plutôt qu’une aventure étirée sur toute la saison. Ce qui est dommage car, par sa durée plus importante, une série est souvent l’occasion d’offrir une narration plus profonde. Se basant sur un détail concernant le fonctionnement de l’univers connu (une porte endommagée, des coupures d’électricité, une journée portes ouvertes…) afin d’en découvrir une nouvelle partie, le développement du détail est toujours illustré par du déjà-vu, de l’absurdité et du non-sens, une absence d’approfondissement et de nombreuses facilités scénaristiques. Tout ceci rend alors le concept original de Monstres et Cie poliment ennuyeux.   

Une animation flanquée à la porte

La mise en scène de l’aventure de Taylor ne rattrape pas ses faiblesses narratives. L’animation de la série est très en dessous du niveau des productions Disney/Pixar, soulignant le désintérêt du studio pour la série. Gardant le visuel des deux films de la franchise, son application face à l’action est loin d’être identique. Les personnages de la série sont limités dans leurs mouvements et ont peu d’interactions entre eux. La présence des protagonistes dans un lieu est souvent peu soignée au niveau des surfaces, des ombres et du jeu possible avec les différents objets sur place. Un visuel qui, comme nous pouvions nous y attendre avec les annonces pré-sortie de la saison, semble avoir été travaillé rapidement et avec peu de concertations entre les différentes équipes. Ce résultat n’est pas aidé par la mise en scène, ayant pour unique tâche d’être démonstrative, plutôt que créative. De plus, les comédiens choisis au doublage sont très peu inspirés pour donner de la vie aux protagonistes qu’ils incarnent. 

Pour finir sur le visuel, un dernier élément mérite d’être également mis en avant. L’ensemble des couleurs du show est beaucoup plus lumineux que l’œuvre originale. Nous sommes loin du jeu de tons entre un univers inquiétant et un humour malicieux visible dans la première création de Pete Docter. Volonté de rendre le programme plus joyeux pour le jeune public ou de donner un minimum d’âme à une création qui en manque cruellement ? Dans tous les cas, ce dernier détail démontre encore une fois une volonté d’économie de temps et de moyens.

Disney laisse quelque chose à la porte

Le véritable problème de cette série est sa raison d’être. Offrir un programme sur une franchise forte pour mettre en avant la nouvelle plateforme de streaming du groupe Disney n’est pas un défaut en soi. Mais le fait de présenter une œuvre aussi peu développée (ses personnages, ses intrigues, ses enjeux) l’est. Un élément démontre cette absence d’investissement. En VO, le personnage de Bob Razowski se nomme Mike Wazowski. Un changement effectué au début des années 2000 afin que le prénom de la boule verte soit plus facile à prononcer pour les enfants français (Bob étant d’ailleurs le diminutif de Robert, difficile de faire plus franchouillard). Cette modification oblige alors à retravailler certains éléments visuels (nom sur les documents, présence au générique, panneaux de présentation), un travail que fait généralement Disney afin d’offrir les programmes les plus accueillants possibles pour un jeune public. Dans Monstres et Cie – Au travail, aucun effort n’est fait pour accompagner ce changement linguistique. Une absence d’application encore plus marquante lors du sketch de fin pour chaque épisode (du 2 au 9 pour être plus précis)où un carton présente une blague de « Bob » avec son nom américain « Mike ». Ce détail demeure minime mais illustre la volonté du studio de ne pas soigner sa production pour le public international lors de sa parution.  

Pour continuer sur la thématique des enfants, la visée de la série est également conflictuelle. Cette saison 1 est clairement orientée pour des spectateurs jeunes, notamment par son humour souvent bas du front (même s’il joue sur certaines notes installées par l’œuvre originale comme la présence de sarcasme, la mise en avant d’absurdités et l’utilisation d’un tempo rapide). Dans l’ensemble, les éléments comiques de la série sont peu réfléchis, une aberration quand nous nous rappelons que le rire est le sujet principal du show. De plus, ce choix d’avoir un public-cible plus enfantin est en décalage avec l’image de la franchise. Cette dernière n’a jamais vraiment été caractérisée comme telle (Arlo est, par exemple, une création Disney/Pixar beaucoup plus orientée vers une audience teen). 

Si une qualité est à souligner pour cette création Disney+, c’est sa manière de rappeler à quel point le film de 2001 était réussi sous tous ses aspects. Monstres et Cie ne se démarquait pas uniquement par son concept original, mais par sa manière de le développer brillamment avec humour et réflexion, tout en laissant percevoir un univers plus riche au-delà de l’histoire des deux monstres. Un univers à laisser au placard si c’est pour le développer comme le fait cette série, en espérant qu’un monstre ne s’y cache pas.