Mois : octobre 2021

Fantastic Mr. Fox : Unique adaptation réussie de Roald Dahl au cinéma

Fantastic Mr. Fox : Unique adaptation réussie de Roald Dahl au cinéma

Mr fox le renard
Copyright Twentieth Century Fox FranceFilm Fantastic Mr. Fox

Adapter du Roald Dahl sur grand écran n’est pas une mince affaire. Auteur anglais populaire pour ses ouvrages destinés à la jeunesse, il mélange avec précision l’humour et la cruauté, tout en réutilisant des personnages ou des codes de contes populaires. Avec plus de 250 millions de livres vendus à ce jour dans les librairies, tout le monde connaît l’auteur de Matilda. Une popularité que le cinéma cherche à s’accaparer en adaptant depuis 65 ans son travail. Face au challenge artistique que représente la transformation de ses textes en images mouvantes, de grands noms du 7ème art se sont lancés comme Tim Burton avec Charlie et la Chocolaterie (2005), Steven Spielberg avec Le Bon Gros Géant (2016) et dernièrement Robert Zemeckis avec Sacrées Sorcières (2020). Des productions souvent décevantes, autant du point de vue de l’adaptation, que venant de l’artiste qui adapte. Seul un cinéaste a réussi le tour de force d’adapter une œuvre de Dahl avec pertinence pour les salles obscures, tout en révélant un nouvel aspect de son talent : Wes Anderson en 2009 avec Fantastic Mr. Fox !

Depuis plus de 10 ans, Wes Anderson cherchait à adapter Fantastique Maître Renard, qui n’avait jusqu’alors jamais été adapté sur grand écran. En choisissant cette œuvre de Dahl, le réalisateur de La Famille Tenenbaum a plus de liberté que ses autres collègues cinéastes. Le texte, qui présente une famille de renards coincée dans un terrier par trois fermiers souhaitant leur mort, est une des plus courtes et légères créations de l’auteur anglais. Par conséquent, ne pouvant pas suivre à la lettre le livre, le réalisateur (également scénariste avec Noah Baumbach) devait proposer de nouvelles pistes originales afin d’étoffer l’histoire pour un long-métrage d’1h20. La phobie des loups du personnage principal, l’antagoniste Foxy le rat, la présence du neveu Kristofferson : ces éléments ont été créés de toutes pièces, mais respectent absolument le ton de l’œuvre originale, surprenamment macabre tout en restant à hauteur d’enfants. Des idées qu’Anderson a développé en séjournant dans l’ancien cabinet de travail de l’auteur pour enfants à Great Missenden, avec l’accord de la veuve de Dahl, Felicity (le même prénom que Mrs. Fox !). Mais plus qu’adapter avec de grandes prises de liberté le livre, le réalisateur offre également au public une création très personnelle, démontrant la singularité du cinéaste dans le paysage audiovisuel. 

Si Fantastic Mr. Fox est une réussite, c’est avant tout car Anderson a réalisé cette adaptation dans la même lignée que ses autres productions. Avec son premier film d’animation, le cinéaste nous présente une fois de plus une famille dysfonctionnelle comme sujet principal. Même animale, cette famille garde un aspect humain, notamment en donnant aux personnages des habits et des emplois. Entre une comédie de Frank Capra et d’Howard Hawks, le metteur en scène nous montre, même derrière ces animaux en stop motion, la fragilité humaine. Préférant l’animation à la main plutôt qu’en images de synthèse, ce choix permet de mettre en avant la parfaite imperfection des protagonistes. Cette esthétique, proche de l’esprit de Dahl, aide alors à contrôler au millimètre près les détails présents dans le cadre. Pour finir, Anderson en profite pour y insérer ses gimmicks de mise en scène comme ses gros plans ou ses lents mouvements de caméra. Des choix artistiques à l’opposé des codes classiques de l’animation, cherchant toujours à être dans un mouvement d’ensemble. 

Tout en restant dans le ton du texte de l’auteur populaire anglais, Wes Anderson imprègne son premier film en animation de toutes ses inspirations, rendant l’œuvre aussi inclassable qu’unique.

Wes Anderson Smile GIF By 20th Century Fox Home Entertainment

Critique du film Le Peuple Loup : Une nouvelle pierre à l’édifice qualitatif de Moore et Stewart

Critique du film Le Peuple Loup : Une nouvelle pierre à l’édifice qualitatif de Moore et Stewart

Note :3,5/5

Dans la continuité de ses précédentes créations, Tomm Moore (accompagné cette fois-ci de Ross Stewart) offre une nouvelle histoire sur le folklore irlandais dans lequel la magie de la nature cherche à communiquer avec l’Homme sous un angle enfantin. La narration souffre de quelques lacunes dans sa construction et son émotion, mais elle reste la plus maîtrisée de la filmographie de l’auteur. L’animation est plus terre à terre et moins lyrique que dans ses précédents travaux, mais les idées et effets visuels qu’elle propose restent très intéressants.

Après Brendan et le secret de Kells en 2009 et Le Chant de la mer en 2014, le nouveau film de Tomm Moore vient de sortir au cinéma. Il est accompagné pour la première fois de Ross Stewart pour la mise en scène, ayant déjà travaillé sur les deux productions citées comme directeur artistique ou artiste concepteur. Le duo a précédemment œuvré ensemble sur un segment du film d’animation Le Prophète en 2014. 

Les films de Tomm Moore présentent des histoires en rapport avec les origines de son pays natal, l’Irlande, en piochant quelquefois dans le folklore anglais et écossais. Dans son premier film, il présentait un jeune moine de 11 ans dans une abbaye du IXème siècle. L’enfant espère devenir enlumineur, malheureusement son oncle aimerait surtout qu’il oublie sa sensibilité artistique pour des affaires plus concrètes comme la prochaine attaque du village par des Vikings. Dans son deuxième film, il mettait en avant l’univers maritime à partir d’une famille composée de Selkies et d’humains vivant dans un phare durant les années 1980. Lorsque sa petite sœur est kidnappée, Ben doit alors découvrir plus précisément ses origines familiales afin de la sauver. Toujours depuis le point de vue d’un enfant, Moore présente à chaque fois un univers historique et fantastique, proche des créations du studio Ghibli. Même si l’approche féérique prend le pas facilement sur la logique narrative à de trop nombreuses reprises, ce point de vue permet à l’auteur de nous immerger dans un monde visuellement absorbant. 

Pour cela, Tomm Moore met en scène ses histoires avec une animation originale, généralement en 2D avec des personnages aux traits simples. Toutefois, le décor des univers est bien plus précis et nuancé avec une utilisation de couleurs harmonieuses. Mettons également en avant l’utilisation de formes géométriques appuyées et un jeu de perspective. Tout cela offre alors des univers visuels uniques et extrêmement intéressants, sublimés par la mythologie qui se cache derrière eux. 

Avec Le Peuple Loup, Moore propose (avec Stewart) une œuvre dans la continuité des deux précédentes : point de vue enfantin, monde merveilleux rempli d’animaux sauvages, nature inquiétante, groupe puissant ancien et mythes irlandais. Une nomination à l’Oscar du meilleur film d’animation 2021, comme Brendan et le secret de Kells ou Le chant de la mer lors de leur sortie, démontre une fois de plus cette continuité qualitative. Observons-nous alors une redite ou une nouvelle incursion unique dans l’histoire de la culture celtique ?   

Les 2 filles nature Peuple loup

Continuité scénaristique

Le Peuple Loup se déroule au XVIIème siècle en Irlande (comme d’habitude chez Moore). Les Anglais cherchent à transformer la forêt en une nouvelle civilisation. Au cœur de ce changement, nous suivons une famille dissoute (comme d’habitude chez Moore) avec un adulte et un enfant, personnage central de l’intrigue (comme d’habitude chez Moore), face à une force d’opposition sous la forme d’un groupe dirigeant (comme d’habitude chez Moore). Mais l’enfant que nous allons suivre est une jeune fille (bouleversement chez Moore !). Si l’histoire est similaire aux autres œuvres de l’auteur, ce changement est notable, il met en scène un protagoniste féminin qui va se confronter à des oppositions masculines (son père, le chef du village, les gardes,…). Robyn (version féminine d’un certain mythe de la nature pas très célèbre…) va rencontrer Mebh dans la forêt. Ensemble, elles vont devenir de grandes amies, malgré tous les dangers qui les menacent : le fait que la nouvelle amie de Robyn se transforme une louve la nuit, la destruction de la forêt, la disparition de la mère de Mebh. Une situation qui va s’envenimer lorsque notre jeune héroïne se fait mordre par un loup, ce qui a pour effet de la transformer à son tour la nuit venue.

Une fois de plus, le véritable sujet du film de Moore (et Stewart) est l’opposition à une force brutale (la ville) par la sensibilité au sein du folklore irlandais (la nature). Une sensibilité incarnée par une jeune personne qui se découvre un lien unique avec l’environnement sylvestre. L’exploration de l’aspect mystérieux et sauvage de la forêt est l’élément fondamental de l’œuvre. Elle se fait par le biais du personnage de Robyn après avoir été mordue. Il est évident que Moore et Stewart sont avant tout captivés par cette atmosphère, à l’image de la séquence où les deux jeunes filles s’apprivoisent en s’amusant au sein de la verdure. Le cœur émotionnel du film se trouve dans cette amitié, magnifiquement retransmise à l’écran avec sobriété. 

Les deux réalisateurs présentent une histoire beaucoup moins lyrique et beaucoup plus terre à terre que les deux précédentes productions de Moore. Si un lâcher-prise total avec grandiloquence (une habitude chez Moore), ne figure pas à l’écran, c’est surtout dans le but de proposer une certaine poésie plus nuancée au sein du long-métrage. Avec cette retenue, Le Peuple Loup s’avère plus abouti que les précédentes réalisations de Moore, notamment dans son refus de cacher les facilités et incohérences scénaristiques derrière des envolées lyriques. Toutefois, malgré cette nouvelle direction, le film s’offre quelques grandes libertés, comme son spectaculaire final opposant deux forces destructrices. 

Continuité visuelle

Tout d’abord, si la narration s’inclue dans la continuité des créations de Moore, c’est plus encore le cas pour l’animation. Nous retrouvons la patte des deux auteurs à l’univers visuel si singulier dans le paysage de l’animation 2D. Pour commencer, les personnages sont représentés assez simplement. Ce qui permet de souligner la beauté du décor dans lequel ils évoluent, car celui-ci est extrêmement détaillé, rappelant qu’il reste le sujet central de l’œuvre. Comme à l’accoutumée, nous assistons à un jeu de perspective avec les formes,  notamment de nombreux split-screens qui offrent toujours plus de visuels à une même action (plutôt que de montrer plusieurs actions simultanément, comme c’est généralement le cas au cinéma). Pour finir sur les effets singuliers de Moore et Stewart, Le Peuple Loup propose une multitude de formes géométriques dissimulées au sein du long-métrage, offrant un décalage avec le reste du décor détaillé. Un effet déjà visible dans Le Chant de la mer, après des débuts laborieux dans Brendan et le secret de Kells. 

Au-delà d’offrir les codes habituels des deux artistes, Moore et Stewart innovent sur de nombreux aspects. Pour commencer, la nature visible dans le long-métrage est très archaïque avec des effets au crayon de papier (croquis visibles sous la couche au propre, courbes rajoutées sous la forme de traces, saccades dans l’action avec moins d’images par seconde visible). Tout ceci permet de souligner la singularité et l’aspect sauvage de la forêt face à une civilisation bien plus propre et soignée (un effet déjà utilisé cette année avec réussite dans Les Mitchells contre les Machines). Une dissonance entre la civilisation et la vie sauvage encore plus visible lorsque Robyn va se rapprocher de sa nouvelle amie et commencer à être affublée des mêmes effets visuels impropres. Toujours à la recherche d’innovation, plusieurs effets dans la même continuité sont présents durant le long-métrage afin d’appuyer cette différence entre les deux mondes,  comme le feu illustré par des gribouillis au stylo rouge, témoignant de la réflexion des deux artistes visant à offrir un visuel toujours plus enivrant aux spectateurs. Cet effet illustre l’impossibilité d’arracher à la nature son aspect simple mais pourtant surprenant même lorsque celle-ci meurt. 

la mére louve, sa fille et les loup

Continuité problématique

Face à ces nouveautés narratives et visuelles, Le Peuple Loup souffre toutefois des mêmes problèmes que Le chant de la mer ou Brendan et le secret de Kells. Pour commencer, l’œuvre pâtit de sa structure : une très longue introduction, un développement qui n’arrive pas à faire avancer l’intrigue et un dénouement trop précipité. Néanmoins, Moore et Stewart réussissent à corriger certaines difficultés liées à cette forme. Le film bâcle moins son final que les précédentes œuvres. Le fait d’avoir un film de 1h43 plutôt que 1h15 ou 1h33 aide grandement à prendre le temps qu’il faut pour conclure l’intrigue. De plus, le final avec les animaux de la forêt menacés d’extinction propose bien mieux ses enjeux d’une manière claire et prenante. Tout ceci en offrant un visuel très impressionnant, ce qui permet de terminer à son avantage la dernière partie du long-métrage, plutôt que le transformer en une anecdote comme les œuvres de 2009 et 2014. Le Peuple Loup illustre un véritablement dénouement émotionnel, rappelant que la nature sentimentale de l’Homme reste centrale pour l’histoire.

Malgré un final prenant, le reste de l’histoire est assez prévisible dans son déroulé, une histoire qui aurait pu donner encore plus d’ampleur à sa fin si elle emportait le spectateur dès le début de son intrigue. L’œuvre peine à décoller pour trois raisons : 

Premièrement, Le Peuple Loup propose un ensemble de personnages assez peu profonds dont le seul but reste fonctionnel au sein d’une intrigue. Le père de l’héroïne, figure masculine et castratrice, n’est qu’un exemple de cet aspect problématique, tantôt mou tantôt opposant et retournant précipitamment sa veste durant l’intrigue pour la faire évoluer. 

Deuxièmement, les deux réalisateurs se doivent de raconter une histoire, au-delà de leur volonté de mettre en scène une jeune fille découvrant la liberté sous le prisme de la faune et la flore. Déjà problématique dans les deux précédentes créations de Moore, la narration ne met en scène qu’une accumulation de mystères assez simplistes et peu profonds dans le seul but de faire avancer son histoire, afin de mettre surtout en scène de nouveaux décors animés. 

Troisièmement, l’histoire reprend la sempiternelle intrigue de deux univers opposés et voués à se disputer un pouvoir, observée sous le prisme d’un personnage qui est amené à comprendre le camp adverse, décidant alors de dissoudre la lutte fatale. Un schéma novateur visuellement mais pas scénaristiquement. 

Face aux dernières catastrophes naturelles que nous subissons (inondations, feux de forêts, pandémie mondiale) remettant petit à petit en question nos certitudes et choix de vie, Moore et Stewart nous rappellent avec sensibilité que la nature reste infiniment puissante sur Terre.  Malheureusement, en s’opposant toujours plus à elle, le résultat ne sera sans doute pas aussi beau que le film. 

fille qui et loup