Aya et la Sorcière

Aya et la Sorcière

Le nouveau Ghibli qui ne propose rien à part son désaccord avec l’esprit Ghibli 

Avec Aya et la Sorcière, Gorō Miyazaki rompt totalement avec les traditions du studio de son père : animation 3D, très peu d’envolées lyriques, récit surtout pour les enfants, manque de créativité dans la mise en scène et aucune nouvelle idée. Ce nouveau Ghibli démontre surtout le conflit artistique qui existe au sein de la famille Miyazaki. Volonté d’innover au studio Ghibli…

Volonté d’innover au studio Ghibli…

Copyright Wild Bunch

Le studio Ghibli est enfin de retour avec, pour sa première fois, un film entièrement en animation 3D. Après de longues années à utiliser l’animation traditionnelle (soit des dessins à la main avant de passer par ordinateur), la structure de Hayao Miyazaki et Isao Takahata expérimente la création avec images de synthèse, malgré sa grande réticence pour ce procédé. Volonté d’innover ou de se mettre à niveau par rapport aux grands studios américains et leur vitesse de production ? Une remise en question du groupe qui ne date pas d’aujourd’hui. En 2019, le studio s’interrogeait déjà sur sa manière de construire des films à notre époque. Effectivement, âgé de 80 ans et utilisant une méthode de production lente, Hayao Miyazaki annonçait alors que son prochain film était très loin d’être fini. Après 3 ans de production, seulement 36 minutes d’animation sont terminées. Face à cette situation, il était prévisible que le studio recherche des alternatives afin de continuer d’offrir de nouvelles créations à son public tout en restant financièrement stable. Des solutions comme la production plus rapide de films en 3D, pour laquelle Aya et la sorcière sert aujourd’hui de test pour le studio. 

…tout en gardant certaines traditions !

Malgré son changement de format, le nouveau film Ghibli garde certaines coutumes propres au studio japonais. Pour commencer, Aya et la sorcière est l’adaptation du livre Earwig and the Witch de Diana Wynne Jones. Cette dernière a déjà vu une de ses œuvres adaptée par le studio en 2004 avec Le Château ambulant. De plus, Gorō Miyazaki, fils de Hayao, réalise le film. Une troisième réalisation pour le studio de son père, après Les contes de Terremer en 2006 et La colline aux coquelicots en 2011. Des créations assez éloignées des chefs-d’œuvre du studio, sans pour autant être des catastrophes artistiques. Par conséquent, avec ses films, Gorō Miyazaki est dans l’ensemble un artiste beaucoup moins apprécié (et attendu) que son père par les amateurs des créations Ghibli. 

Téléfilm pour la NHK au Japon à l’origine, le film bénéficie en France d’une sortie sur Netflix suite à l’annulation d’une diffusion dans les salles de cinéma. La sortie tombe après des séances spéciales au festival de Gérardmer 2021 (uniquement en ligne cette année), une avant-première au Festival Lumière 2020 et l’obtention du label «Festival de Cannes 2020» (label créé à la suite de l’annulation cette année du festival). 

Un passage à la 3D sans créativité

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Avec sa volonté d’innover, le studio brise totalement son style artistique unique dans le milieu de la production animée actuelle. Commençons par la remarque la plus prévisible du film : son visuel daté. Avec la disparition de son animation facilement reconnaissable au profit de la 3D, Ghibli offre à ses spectateurs un film visuellement banal et limité. Sur le même standard que les très gros studios américains comme Dreamworks ou Disney/Pixar, le studio mythique de Miyazaki et Takahata démontre ses nombreuses années de retard. Aya et la sorcière est limité par sa technique d’images de synthèse. À l’image de son personnage principal durant une grande partie du long-métrage, Aya et la sorcière est pris au piège par les incapacités de l’animation qu’il utilise. Outre l’animation, le film semble également limité par les envies de son metteur en scène. Plus que l’envie de raconter une histoire originale avec son nouveau film, Gorō Miyazaki cherche surtout à aller aux antipodes du style artistique de son père. Par conséquent, nous observons un récit très terre à terre par rapport aux autres œuvres du studio. Sans montées lyriques et sans univers riche en détails, il y a un très gros manque de créativité dans la mise en scène du long-métrage. Un manque qui rend l’histoire très peu attractive. L’investissement du spectateur dans le personnage d’Aya et sa lutte reste minime. 

La narration  la plus faible de l’univers Ghibli

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Aya et la sorcière raconte l’histoire d’Aya, une jeune orpheline de 10 ans très heureuse dans son foyer avec son ami Custard. Cependant, la petite vie paisible de la jeune fille va s’arrêter le jour où un couple étrange, composé de la robuste Bella Yaga et du silencieux Mandrake, va l’adopter. En entrant chez eux pour la première fois, Aya va découvrir un univers très particulier, avec des portes qui disparaissent et des plantes qui l’empêchent de s’échapper de la maison.  Bella Yaga lui explique être une sorcière qui a besoin d’aide dans sa préparation de sortilèges. Aya accepte de devenir son assistante malgré la maltraitance que sa mère adoptive lui inflige. Avec l’aide de Thomas, un chat noir qui parle, la jeune fille va trouver dans une pièce de la maison un vinyle du groupe «Earwig». Ce disque semble avoir un lien avec les origines familiales d’Aya. Avec cette histoire, nous avons un huis clos sur l’émancipation d’une jeune fille dans un univers mystérieux qui regorge de secrets. Un récit assez proche de plusieurs films du studio déjà existants comme Le Voyage de Chihiro avec des éléments récurrents tels qu’une fille de 10 ans comme personnage principal, une sorcière castratrice (Bella Yaga/Yubaba), un milieu sombre et l’envie de s’en échapper. Malheureusement, contrairement au film de 2001 de Hayao Miyazaki, Aya et la sorcière ne fait jamais avancer son intrigue  une fois passée la présentation des personnages et des enjeux. Avec un rythme trop lent et une histoire véritablement peu entraînante, le film tourne en rond. Toutes les pistes narratives sont sans conséquences, n’offrant aucune évolution au personnage. Une présentation de l’intrigue en contradiction avec le dernier acte du long-métrage. Ce dernier segment est extrêmement rapide dans le seul but de conclure le récit le plus vite possible. Tout cela malgré les potentielles pistes narratives et esthétiques intéressantes que cette partie de l’histoire propose très brièvement. Par conséquent, entre éléments sans pertinence et manque d’exploitation d’idées, la structure d’Aya et la sorcière est particulièrement inégale.  

Désaccords artistiques chez Ghibli 

Cette première création s’apparente plus à un essai qu’à une véritable transformation du studio japonais. Aya et la sorcière démontre avant tout le retard de Ghibli dans la technique d’animation 3D. Une technique dont le studio ne maîtrise pas encore très clairement tous les codes, surtout face aux productions américaines plus entrainées. Toutefois, face à de plus en plus de difficultés à survivre financièrement pour les studios, notamment avec l’apparition de nouveaux concurrents et une consommation plus ciblée du public, des films plus mineurs et faciles à produire comme Aya et la sorcière doivent forcément sortir. Aujourd’hui, un studio comme Ghibli, soit une structure qui ne produit qu’un film tous les 2 à 3 ans et ne comptant qu’un grand créateur à sa tête (depuis le décès de Isao Takahata en 2018), doit trouver des solutions pour survivre dans le milieu. Surtout lorsque son dernier créateur annonce régulièrement vouloir prendre sa retraite. 

Un téléfilm vendu comme une grande œuvre de cinéma

Aujourd’hui, Aya et la sorcière sort sur Netflix avec discrétion. Un choix qui semble pertinent étant donné la qualité artistique du film, tout en rappelant que la plateforme au N rouge sert souvent de porte de sortie pour les mauvaises créations cinématographiques. Une sortie qui, même avec des arguments commerciaux comme les labels «Festival de Cannes 2020», «Festival Lumière 2020» et «Festival Gérardmer 2021», le nom de Gorō, la présence d’une technique innovante et la marque Ghibli, n’impressionne personne avec la 3D. 

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Par ailleurs, avec Aya et la Sorcière, nous n’avons pas affaire à une création de Hayao Miyazaki mais de Gorō Miyazaki, soit un réalisateur qui recherche encore son style, tout en étant étouffé par son lourd héritage. Étant donné son modèle de production (financements TV, choix de la 3D, volonté de produire rapidement), Aya et la sorcière n’avait ni la possibilité ni l’ambition de se mettre au niveau des autres créations du studio (Mon voisin Totoro, Princesse Mononoke ou Le Voyage de Chihiro). 

Au final, retrouver le film sur la célèbre plateforme a du sens. L’œuvre est à l’origine destinée à la télévision, ce que représente clairement Netflix aujourd’hui (qualité variable incluse). 

Aya et la sorcière est une tentative qui ne semble pas faire la joie d’Hayao Miyazaki. En plus de son silence lors de la sortie du film, le père de Gorō a plus d’une fois été en désaccord avec le travail artistique de son fils. Ce nouveau long-métrage est-il de trop pour le clan Miyazaki ?    

Devant ce premier échec du studio avec l’animation 3D, nous ne pouvons que nous rassurer en sachant que la prochaine création de Ghibli, Comment vivez-vous ?, sera plus proche du ton original du groupe, avec un retour à de l’animation classique et Hayao Miyazaki à la réalisation. Même si nous devons encore attendre au minimum 2 ans avant de pouvoir découvrir le film (et pas le téléfilm) sur grand écran. 

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