Critique : Luca – Vacances romaines version Pixar, l’oisiveté en moins

Critique : Luca – Vacances romaines version Pixar, l’oisiveté en moins

Note : 3/5 ★★★☆☆

Malgré le grand amour d’Enrico Casarosa pour son pays natal, une direction artistique soignée et les nombreuses références présentes (Vacances romaines, Call me by your name, La Petite Sirène), Luca déçoit. Présenté comme une parenthèse enchantée italienne sans prétention, la nouvelle production Pixar est plutôt un film classique avec des faux enjeux dramatiques mal amenés et des personnages peu profonds. Après Soul, jugé trop adulte, voici Luca, trop enfantin. 

Il y a 11 ans que Toy Story 3 est sorti. Cela fait donc plus d’une décennie que le studio Pixar, en collaboration avec Disney, n’a pas offert un nouveau chef d’œuvre de l’animation à son public. Loin de dire que les 12 films qui ont suivi le troisième volet des aventures de Buzz l’éclair et du cowboy Woody sont de mauvaises productions artistiques, mais le niveau des grandes créations du groupe comme 1001 Pattes (1998), Monstres et Cie (2001) ou Là-Haut (2009) n’a plus été égalé depuis longtemps. Depuis 2010, les œuvres du studio pourraient se répartir en 3 catégories : les films avec un concept/univers très intéressant mais pas assez exploité voire simplifié (Vice-versa en 2015, Coco en 2017, En Avant en 2020, Soul en 2020), les films assez oubliables (Rebelle en 2012, Le Voyage d’Arlo en 2015) et les films qui exploitent un succès précédent, sans réussir à être à son niveau, afin de garantir la stabilité financière au groupe (Cars 2 en 2011, Monstres Academy en 2013, Le monde de Dory en 2016, Cars 3 en 2017, Les Indestructibles 2 en 2018, Toy Story 4 en 2019). Ces films sont réussis dans l’ensemble. Cependant, Pixar nous a tellement habitués à enchaîner les chefs d’œuvres durant ses 15 premières années que les critiques comme les spectateurs sont devenus très (trop ?) exigeants devant chaque nouvelle création du studio. Avec Luca, premier long-métrage d’animation d’Enrico Casarosa, Pixar et Disney ont-ils changé la donne ? 

Les vacances romaines d’Ariel

Cette nouvelle production raconte l’histoire de Luca, monstre marin qui souhaite s’évader de son milieu aquatique. Avec son nouvel ami Alberto, il va découvrir le monde des humains, plus particulièrement celui des Italiens, et y faire la connaissance de Guilia, en vacances chez son père pour l’été. Tous les trois, ils vont s’entraîner pour gagner la course annuelle, dont le prix leur permettra d’acheter une moto Vespa, grâce à laquelle ils pourront s’évader toujours plus loin dans ce pays d’Europe du sud. Avec cette histoire, Pixar cherche à mettre en avant deux concepts. 

Le premier concept est une confrontation entre deux civilisations, celle qui habite la Terre et celle qui habite la mer. Un choc illustré par les deux garçons, qui cherchent à cacher leurs origines marines afin de découvrir les occupations du monde au-dessus de l’eau. Une approche qui rappelle un classique de Disney : La Petite Sirène (1989) de Ron Clements et John Musker. Cependant, pour créer une rencontre entre deux univers, il faut pouvoir démontrer clairement les différences de chaque espèce. Si le monde des humains est traité, notamment en présentant les traditions italiennes (nous allons y revenir), le monde sous l’océan est bien trop vite expédié dans l’introduction du long-métrage. Comment nous intéresser à Luca alors que ses origines, qui amènent le garçon à s’émanciper, sont aussi peu exploitées ? Ce problème de caractérisation est malheureusement présent pour tous les personnages. Enfants comme adultes, les protagonistes du long-métrage ne sont que des notions ou idées, plutôt que de véritables âmes élaborées. La trame narrative du monstre marin se déroule alors sans émotion, le résultat d’une écriture peu réfléchie. Casarosa cherche à présenter un moment de vie dans une Italie idéalisée. Pour cela, il ne faut pas confondre enjeux légers avec écriture légère. Cet état est-il toujours lié aux créatures marines ? La Petite Sirène manquait également de profondeur dans son écriture. Cependant, Luca se distingue d’Ariel par son décor, deuxième concept du film. 

L’univers du long-métrage est très chaleureux, avec ses couleurs mais également avec ses nombreux détails, qui font vivre toujours plus l’âme du pays. L’animation de Luca permet de mettre en avant cette atmosphère lumineuse et surnaturelle en mélangeant de la 3D, utilisée surtout pour les personnages, et de la 2D, utilisée surtout pour les espaces. De cet effet résulte alors des protagonistes très vivants dans un lieu particulièrement figé, ce qui permet d’appuyer la parenthèse enchantée que souhaite offrir le réalisateur. Un choix visuel très réussi qui donne souvent l’impression aux spectateurs de se retrouver dans de véritables peintures. Cette esthétique nous fait alors facilement oublier la superficialité de l’univers offert par Pixar. Une superficialité néanmoins très tenace, notamment avec les trop nombreux stéréotypes sur la culture italienne, ou le décor qui reste une toile de fond plutôt que le véritable sujet du film. Toutefois, l’univers méditerranéen de Luca se distingue par son envie d’émerveiller. Contrairement à la sphère de la sirène du royaume d’Atlantica, aussi dense qu’une glace au soleil, celle de Luca est riche de détails. Avec son premier long-métrage, Enrico Casarosa souhaite présenter son pays natal, l’Italie, sous toutes ses formes. Foot, pâtes et café, tout y est pour nous rappeler ce lieu d’Europe du Sud. Un décor observé sous les prismes du soleil, des vacances et de l’amitié. Néanmoins, cette oisiveté sous le climat italien est très vite rattrapée par des impératifs commerciaux. 

Un film avec trop d’enjeu pour être léger

Le film de Casarosa se veut être une parenthèse enchantée qui rime avec évasion. Ce n’est pas un hasard si Luca cumule les clins d’œil à Vacances romaines (1953, William Wyler) ou que le réalisateur cite souvent Call me by your name (2017, Luca Guadagnino) durant les interviews. Ces deux long-métrages représentent cette même mouvance dans un décor identique. Si on peut applaudir l’envie du metteur en scène d’offrir à son public une création fine et sobre sans d’importants enjeux narratifs, on est déçu de remarquer que le film n’assume pas son propos sur la longueur. Cette légèreté est présente au début de l’œuvre, avec une amitié qui se construit de jour en jour entre Luca et Alberto, parallèlement au véhicule qui rapproche les deux garçons. Ces moments sont par ailleurs les plus beaux passages de la production.

Cependant, le film s’essouffle rapidement avec cette approche et décide de mettre en place un récit plus familier pour y remédier. On oublie l’amitié naissante entre deux enfants afin de proposer des éléments classiques avec moins de prises de risques. Nous observons alors la création d’un but commun (gagner une course), des antagonistes sans profondeur (la terreur Ercole), une nouvelle alliée (Guilia), une pression générale (l’ensemble des habitants de la ville, dont le père de Guilia et son chat, pouvant découvrir la véritable origine des deux garçons) et une menace constante (les parents de Luca). Face à tous ces éléments, le film trace alors sa route sans difficultés, enchaînant pistes prévisibles (la découverte du secret, le résultat de la course) et absurdités scénaristiques (la course reste équitable pour le jury alors qu’on peut y participer seul ou à plusieurs, on mélange des épreuves gustatives et sportives et on s’étonne ensuite que des participants comme Guilia vomissent,…). Finalement, Luca a les mêmes problèmes que la précédente production Pixar : Soul. Réalisant que le concept du film est trop délicat pour entrer dans les codes du divertissement classique tout public, la production opère un changement rapide d’axe afin de devenir plus traditionnel. Dans la création de Pete Docter et Kemp Powers, on sort du monde des âmes avec ses réflexions sur le sens de la vie pour avoir sur Terre un buddy movie plus léger et comique. Dans la création de Enrico Casarosa, on sort de l’intimité d’une amitié naissante afin de mettre en place une course entre enfants comme nouvelle trame narrative, plus structurée que l’oisiveté des deux garçons. Dans les deux cas, il n’y a pas une rupture avec les propos mis en avant, mais une trahison avec la manière de les traiter pour plus de facilité et d’universalité.

Luca, un film Pixar ?

Pour finir, malgré la très belle direction artistique du film, ce dernier manque un brin de folie. Le studio Pixar est connu pour mettre en place de véritables univers narratifs et esthétiques, partant d’un high-concept pour l’exploiter le plus possible. Dans cette recherche surviennent alors des propos très profonds (le sens de la vie, l’amitié, la mort,…). Une approche qui, par les créations du groupe, bouleverse enfant comme adulte. Cette volonté est la patte connue de tous du studio. Malheureusement, elle n’est pas vraiment présente dans Luca. Une scène représente le parfait exemple de ce manque d’émerveillement : la confrontation finale entre Luca et Ercole lors de l’épreuve à vélo. Véritable climax à l’intrigue, très attendu par les spectateurs, cette lutte dans les rues italiennes devait amener autant d’exaltation que de poids aux enjeux présents lors de cette scène. Finalement, nous avons un combat très vite expédié, qui utilise très peu le potentiel d’une course dans un lieu aussi riche, avant de finir sur son dénouement prévisible et trop niais. Pixar a-t-il perdu sa magie pour l’aventure ? À titre de comparaison, en 2011, John Lasseter et Bradford Lewis présentaient dans Cars 2 une course de voiture dans un décor identique avec beaucoup plus d’ingéniosité et d’objectifs dramatiques. 

Néanmoins, ne boudons pas notre plaisir. Si Luca est problématique dans son écriture et ses enjeux, il reste divertissant et agréable pour les yeux. Enrico Casarosa se permet même quelques envolées lyriques à travers les pensées de son personnage principal. Certes, elles coupent trop brutalement la trame narrative du long-métrage, ne sont pas vraiment nécessaires à l’intrigue et sont mal dosées via une présence trop forte au début pour totalement disparaître ensuite… Néanmoins, elles rappellent cette volonté du studio de chercher à surprendre toujours son spectateur par l’imagination. 

L’avenir de Pixar est plus que jamais incertain. Avec son rachat en 2006 par Mickey, qui se fait de plus en plus ressentir avec la création de la plateforme Disney+, cherchant à proposer toujours plus de contenus peu travaillés sur les succès passés du groupe (avons-nous vraiment besoin d’une série sur Doug, le chien de Là-haut, ou sur un inconnu qui travaille dans la même société que Bob et Sulli ?), l’âme de Pixar est en train de devenir un produit d’appel comme les autres. Un studio qui se retrouve en plus bouleversé, depuis 2 ans, dans sa structure par le départ de son directeur artistique, John Lasseter, après plusieurs accusations d’harcèlement sexuel.  Ayant encore une place très importante dans le monde de l’animation, l’usine à chefs d’œuvre qu’était le studio à la fin des années 1990 et dans les années 2000 est-elle en voie d’extinction ? Est-il temps de prendre des vacances définitives (mais méritées) en Italie ? 

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