Critique : Tom & Jerry, Un nouvel échec de la Warner à adapter du Hanna-Barbera

Critique : Tom & Jerry, Un nouvel échec de la Warner à adapter du Hanna-Barbera

Affiche flim Tom & Jerry le chat et la souris
Affiche du film officielle

Réalisateur : Tim Story

Date de sortie : 26 février 2021sur HBO Max (États-Unis) 19 mai 2021 lors de la réouverture des salles (France)

Société de production : Warner Animation Group

Société de distribution : Warner Bros. Pictures

Budget : 50 millions $

Durée : 1h41

Distribution : Chloë Grace Moretz (Kayla) • Michael Peña (Terrance) • Tom le chat • Jerry la souris

Note : 1,5/5 ★☆☆☆☆

Avec une mise en scène peu inspirée, une direction d’acteurs absente, un visuel live-action/animation aussi discordant et un scénario simpliste aux digressions incessantes, cette version 2021 de Tom & Jerry est un échec artistique. Le tout avec des producteurs qui souhaitent absolument toucher un jeune public sans réfléchir à la façon d’actualiser le duo mythique.

Pourquoi adapter à nouveau au cinéma Tom & Jerry aujourd’hui ? 

Pourquoi avons-nous, sur nos écrans en 2021, un nouveau film des personnages inventés par William Hanna et Joseph Barbera il y a plus de 80 ans déjà ? 

Un début de réponse se trouve dans l’aspect commercial du cinéma. C’est un fait : les films mélangeant des personnages d’animation connus du grand public et un monde similaire au nôtre constituent un genre qui fonctionne actuellement. L’exercice de style entre live-action et animation n’est pas une nouveauté. Nous avons eu Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (Robert Zemeckis, 1988), Space Jam (Joe Pytka, 1996) et Les Looney Tunes passent à l’action (Joe Dante, 2003) pour ne citer que 3 exemples avec Bugs Bunny sur 3 décennies. Mais nous pouvons observer dernièrement de très gros succès concernant ce mélange au cinéma : en 2019 avec Pokémon : Detective Pikachu (431 millions de dollars dans le monde pour un budget de 150) et en 2020 avec Sonic, le film (306 millions de dollars dans le monde pour un budget de 95 (même si ce dernier chiffre ne prend pas en compte le nouveau design du hérisson bleu après une première version désapprouvée par le public)). Des succès qui donnent alors envie à de gros studios américains de capitaliser sur leurs mythiques personnages d’animation en stock. 

De plus, ce style cinématographique et familial fonctionne très bien en vidéo à la demande. Une exploitation qui est utilisée de plus en plus comme refuge par les studios américains afin de rentabiliser au maximum le coût de production des films, quand l’exploitation en salles est difficile à mettre en place, comme actuellement avec l’épidémie de Covid-19. Prenons l’exemple du film Scooby ! mettant en avant, comme Tom & Jerry, des personnages d’Hanna-Barbera Productions tels que les membres de la Mystery Machine, Captaine Caverne, Satanas et Diabolo. Le film a été plus proche de l’échec que du succès en France lors de sa sortie en salles. Il obtient une critique presse tiède (ce qui est compréhensible car le film n’avait pas une autre ambition que de mettre en place un univers à la Marvel avec les personnages d’Hanna-Barbera). Son nombre d’entrées est également décevant, mais on notera quand même un total de 760 000 tickets dans un contexte sanitaire particulier. Toutefois, du côté des Américains, le film est sorti directement en vidéo à la demande et ce choix a été salutaire. Même si la Warner n’a pas rendu public le résultat, de nombreux indices nous prouvent que ce mode d’exploitation a fonctionné, comme le fait que le film soit resté plusieurs jours à la suite dans le top des plateformes VOD ou qu’il aurait battu Les Trolls 2 Tournée mondiale et son score de 40 millions de dollars en 3 jours. Un succès démontrant l’intérêt du public pour les personnages d’animation d’Hanna-Barbera encore en 2021.

Cependant, ces arguments financiers ne doivent pas faire oublier l’aspect artistique. Pour comprendre tous les enjeux au cinéma du chat gris et de la souris marron, faisons un rapide retour sur la nature du duo. 

En février 1940, les réalisateurs William Hanna et Joseph Barbera inventent Tom & Jerry pour la chaîne américaine CBS. À l’origine, le duo est diffusé sous la forme de petits courts-métrages d’animation de maximum 10 minutes.  Les épisodes présentent alors des disputes entre un chat et une souris sur un modèle comique proche du slapstick. Face au succès du duo (au total 7 oscars du meilleur court-métrage d’animation quand même) la machine américaine va se lancer avec d’autres courts-métrages, des séries dérivées, un film en 1992 au cinéma et des téléfilms à partir du début des années 2000. Ce sont les deux derniers formats qui nous intéressent ici.

Comme nous pouvons le constater, les péripéties de Tom et Jerry sont présentées à l’origine sous la forme de courtes histoires, avec une petite narration se focalisant surtout sur de l’humour visuel. Cependant, avec un format étendu à plus d’une heure, le duo ne peut plus se reposer, pour une question de rythme, sur son concept original. Il doit s’orienter vers de nouvelles pistes afin d’être toujours pertinent. Par exemple, face à cette situation, les téléfilms ont choisi d’allier le duo à d’autres univers connus du grand public : Tom et Jerry : La course de l’année (2005) pour jouer avec l’univers des circuits automobiles, Tom et Jerry et la chasse au trésor (2006) pour jouer avec l’univers des pirates, Tom et Jerry : Elémentaire, mon cher Jerry (2010) pour jouer avec l’univers policier de Sir Arthur Conan Doyle ou dernièrement Tom et Jerry au pays de Charlie et la chocolaterie (2017) pour jouer avec les romans de Roald Dahl. Une autre option, pour présenter le duo sous un format plus étiré, est de faire évoluer la mythologie des personnages, comme le long-métrage de 1992, unique film Tom & Jerry ayant eu une diffusion au cinéma, qui présente la voix des deux animaux pour la première fois aux spectateurs (pour finalement ne rien dire d’intéressant). Un essai qui se solde par un véritable échec d’un point de vue commercial (seulement 3,6 millions de dollars au box-office pour un budget de 3,5) mais également d’un point de vue artistique. Il faut dire que les déceptions étaient nombreuses pour une première au cinéma : une histoire aussi peu intéressante que très éloignée du duo (le sujet principal du film n’étant pas Tom et Jerry mais le kidnapping d’une petite fille par sa tante dans le but de gagner de l’argent), une animation datée avant même sa sortie, un rythme très lent et de trop nombreux numéros musicaux faisant passer La mélodie du bonheur pour un film muet.

Pour finir cette remise en contexte, ce nouveau film Tom & Jerry est également la possibilité d’offrir à nouveau un bon film d’animation aux spectateurs de la part du tout jeune, mais déjà important, studio Warner Animation Group, après une baisse de qualité visible dans les dernières productions (à l’exception du très intelligent Yéti et compagnie). Pour rappel, ce studio a été fondé en 2013 afin d’offrir une filiale d’animation  pour le cinéma (ayant déjà une filiale pour la télévision) à Warner Bros. Entertainment depuis la disparition de Warner Bros. Feature Animation en 2003. Sept films au total depuis sa création avec La Grande aventure Lego (2014), Cigognes et compagnie (2016), Lego Batman, le film (2017), Lego Ninjago, le film (2017), Yéti et compagnie (2018), La grande Aventure Lego 2 (2019) et Scooby ! (2020), la filiale a offert à son public des œuvres de qualité, mélangeant histoires originales pour enfants et adultes avec un rythme comique extrêmement précis, accompagné d’une écriture intelligente (entre la méta-référence, le film-concept et la réutilisation voire transformation de mythes). Cependant, un essoufflement créatif se fait ressentir récemment dans les dernières créations du studio, notamment avec l’utilisation poussive de la licence Lego et la volonté d’en créer une autre avec Scooby-Doo.  

Devant cette (longue) introduction mettant en avant le possible succès financier pour ce genre de long-métrage aujourd’hui, mais également les difficultés de faire un film Tom & Jerry pertinent sous un format cinématographique, que vaut alors cette version 2021 du chat et de la souris ?

Ce nouveau long-métrage du duo iconique d’Hannah et Barbera est loupé sur tellement d’aspects qu’il est très difficile d’être agréablement diverti devant. 

Qui veut la peau de Tom & Jerry

Copyright 2020 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved
Stars Chloë Grace Moretz
Film Tom et Jerry
Copyright 2020 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights ReservedStars Tom et Jerry

Commençons avec le visuel du long-métrage. Dans son nouveau film, Tim Story, réalisateur surtout connu pour les deux films Les Quatre Fantastiques dans les années 2000 et les deux Mise à l’épreuve dans les années 2010, fait le choix de transposer les personnages de Tom & Jerry dans un monde proche du nôtre. Un choix dans la même veine que le film Pokémon : Détective Pikachu sorti en 2019, mais avec des personnages qui gardent leur design d’animation. Dans notre long-métrage, tous les animaux de compagnie sont alors transformés en des personnages de la franchise Tom & Jerry. Une décision qui met, par conséquent, en place un univers mêlant l’animation et la prise de vues réelles, et qui permet alors de faire apparaître de nombreux autres personnages connus de la marque comme Spike le bouledogue ou Butch le chat noir. Une générosité allant même jusqu’à l’apparition de Droopy dans une fourrière (une apparition du personnage identique à celle du film de 1992, clin d’œil amusant ou gros manque d’inspiration ?). Si ce choix d’univers pouvait être intéressant sur le papier, malheureusement il ne l’est pas à l’écran, car le mélange acteurs et personnages d’animation ne passe absolument pas à l’œil. En cherchant à ne surtout pas modifier la structure 2D des personnages d’Hannah et Barbera lors de leur passage à l’écran, l’ensemble manque beaucoup trop d’harmonie. Problèmes de volume et de perspective, difficultés sur les ombres, dissonances entre les animaux et les acteurs démontrant un simple ajout en post-production de l’animation sans grande préparation au tournage, tout y est !

Pour finir, l’ensemble des défauts évoqués précédemment (comme une animation peu soignée, une mise en scène en manque d’inspiration, un jeu d’acteur limité, un scénario à peine réfléchi) n’est que le résultat d’un studio souhaitant un travail « bien assez suffisant » pour les enfants, son véritable public cible. Un choix dans les spectateurs qui n’est absolument pas un défaut et même plutôt logique face à l’image de Tom & Jerry. Cependant, cette position demande alors une réflexion sur le jeune public de nos jours et pourquoi ce dernier serait susceptible de s’intéresser à ce duo de 80 ans déjà. Une réflexion absente et qui est remplacée par de gros appels du pied vulgaires dans l’espoir d’intéresser la cible du film. Des appels du pied grotesques comme la danse de Fortnite par un des personnages principaux, des conversations à base de LOL et PTDR, des musiques avec de l’autotune, des animaux qui s’envoient des smileys par téléphone et un pigeon qui fait du rap (doublé par le réalisateur lui-même). Des idées présentes dans toutes les productions cherchant absolument à s’attirer la sympathie des jeunes alors qu’elles les méprisent profondément comme nous pouvons le constater avec ce manque de réflexion à leurs égards. 

Ce mélange n’est d’ailleurs pas aidé par la direction artistique du metteur en scène qui ne fait rien pour cacher ce problème visuel avec des acteurs en surjeu (normalement logique par rapport au ton léger du film mais qui ici permet surtout de faire comprendre aux spectateurs dans quel état émotionnel ils sont avec trop d’excès face à l’intrigue) ou une mise en scène extrêmement peu inspirée qui cherche surtout à montrer des personnages d’animation et des acteurs ensemble alors qu’ils ne s’accordent pas. Un choix visuel absurde avec l’idée de vouloir montrer un fort réalisme pour l’univers du film en transposant précisément l’intrigue à New-York, notamment dans un hôtel, certes fictif, qui puise son inspiration dans différents bâtiments distinctifs de la grosse pomme comme le Plaza Hotel. Néanmoins, face à cette direction artistique pleine de défauts, deux qualités sont à retenir. Pour commencer, certaines scènes de course-poursuite entre Tom et Jerry sont réussies (dont la meilleure reste celle où Tom essaie de s’introduire dans l’hôtel par une fenêtre, scène la plus proche du tempo comique des premiers courts-métrages du duo), car elles s’éloignent d’éléments rappelant l’univers ultra-réaliste où se situent les deux personnages principaux. De plus, le duo a obtenu plus de travail sur sa texture que les autres personnages d’animation du long-métrage. L’autre qualité à retenir est le rythme du film, qui enchaîne avec fluidité les scènes, jamais trop longues, malgré le propos général aberrant du divertissement.  

Un film Tom & Jerry qui ne veut pas de Tom et Jerry dans son histoire

Si le film n’est pas une réussite pour son esthétique, il l’est encore moins pour son propos. Précédemment, nous mettions en avant la grande difficulté d’allonger la confrontation entre Tom et Jerry au format du long-métrage, un défi que malheureusement ne relève pas avec succès le film de Tim Story. Pour cela, nous devons nous pencher sur l’histoire que propose cette version 2021 du duo. Dans le long-métrage, Tom et Jerry arrivent dans la ville de New-York et cherchent, chacun de son côté, un endroit où vivre. Jerry découvre alors le Royal Gate, un hôtel de luxe dirigé par M. Dubros (Rob Delaney) avec dans son équipe Terence (Michael Peña), le directeur des événements. Jerry décide alors de s’y installer. Une installation plus difficile que prévue quand Jackie (Ken Jeong), le chef cuisinier de l’hôtel, va découvrir qu’une souris se promène dans le bâtiment. Terence confie alors la mission de se débarrasser de l’intrus à Kayla (Chloë Grace Moretz) une jeune recrue qui souhaite faire ses preuves. Devant la difficulté de la mission, Kayla engage alors Tom pour attraper Jerry, surtout avant que l’animal ne soit vu par le jeune et riche couple qui vient d’arriver dans l’hôtel avec l’intention de s’y marier. Bien que simpliste, l’histoire semble correcte avec un ensemble d’éléments permettant d’offrir au spectateur un bon divertissement : un univers en place, un enjeu facile à comprendre, différents antagonistes… De plus, le scénario est propice à des confrontations entre personnages et à une guerre de territoire, soit les éléments toujours présents dans un bon court-métrage d’animation du duo mythique. Cependant, tous ces éléments autour de l’hôtel devraient simplement habiller et étoffer le sujet principal qu’est la confrontation entre Tom et Jerry. Une intention que le scénariste semble oublier en mettant les deux animaux de plus en plus au second plan au fil du film, jusqu’à devenir de simples faire-valoir à Kayla (le véritable personnage principal) qui souhaite avant tout la bonne tenue du mariage du couple (le véritable enjeu). Devenant secondaires, Tom et Jerry ne savent plus quoi faire devant une histoire qui souhaite surtout se débarrasser d’eux (littéralement, car nous assistons dans le film à une scène où ils doivent aller se balader dans New-York afin de ne plus être à l’hôtel pendant quelques heures). La conséquence de ce choix est de mettre alors en avant le reste des personnages de l’hôtel et leurs enjeux plus qu’eux. Un choix absurde devant le peu de profondeur qu’ils ont pour le film, offrant alors des propos gênants aux spectateurs, en plus de ne pas être les attentes d’un film qui s’intitule Tom & Jerry

Un film qui vise à côté de son public

Tom  & Jerry Smartphone
Copyright 2020 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights ReservedFilm Tom et Jerry

Du début à la fin et à tous les niveaux, le film transpire le manque d’implication et la volonté de se reposer uniquement sur la marque Tom & Jerry comme unique rentabilité possible pour le long-métrage. Une marque qui est constamment mise à l’écart dans l’histoire, alors qu’elle est le principal sujet d’intérêt de la production. On se serait attendu à un traitement encore plus travaillé que le reste du film là-dessus. 
Cette nouvelle aventure du chat et de la souris de William Hanna et Joseph Barbera s’apparente aux dernières créations du studio Warner Animation Group comme Scooby ! et sa volonté d’exploiter une marque en l’actualisant aux standards cinématographiques à succès de nos jours sans une véritable réflexion. On ne retrouve pas l’idée de jouer et détourner avec intelligence l’image d’une franchise, comme le faisait un des premiers films du même studio avec La grande aventure Lego. Une direction artistique qui ne rassure pas à l’approche cet été d’un autre film du studio mélangeant prise de vues réelles et personnages d’une autre grande franchise de l’animation, celle des Looney Tunes, avec Space Jam : Nouvelle ère. Les carottes sont-elles déjà cuites pour Bugs Bunny ?

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