La Traversée : Voyage au cœur d’un dispositif pictural singulier

La Traversée : Voyage au cœur d’un dispositif pictural singulier

Avec une animation constituée majoritairement de peinture, chaque plan du premier long-métrage de Florence Miailhe offre une idée visuelle, et ainsi une stimulation intellectuelle permanente pour le spectateur. Avec la collaboration de Marie Desplechin au scénario, la narration offre également de nombreuses pistes pertinentes, alors qu’elle aurait pu être en retrait face à l’importance du dispositif pictural, comme souvent dans ce genre de création. Toutefois, La traversée souffre parfois de sa singularité au sein du paysage de la production animée française.

Florence Miailhe

La Traversée est le premier long-métrage de Florence Miailhe. Réalisatrice innovante dans le milieu du cinéma d’animation en France, elle réalise ses projets à base de peinture, sable, crayon ou pastel. Avec un style visuel aussi personnel, son travail s’est rapidement fait remarquer dans de nombreux festivals et a obtenu plusieurs prix : César du meilleur court-métrage en 2002 pour Au premier dimanche d’août, Mention spéciale au Festival de Cannes en 2006 pour Conte de Quartier, Cristal d’honneur au Festival international de film d’animation d’Annecy en 2015 pour l’ensemble de ses créations. La Traversée a déjà obtenu la Mention du jury à la dernière édition du Festival d’Annecy, le Prix du meilleur scénario au Festival premiers plans d’Angers en 2010 et a été lauréat de la Fondation Gan pour le cinéma en 2017 toujours pour son scénario.

Marie Desplechin

L’écriture du long-métrage est également co-dirigée par Marie Desplechin, romancière à succès dans le domaine du livre pour la jeunesse (Prix Tam-Tam et Jacques-Asklund pour Verte en 1996, Prix de la Semaine Paul Hurtmans pour La Prédiction de Nadia en 1997 ou Pépite du livre d’art au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil pour Mon Petit théâtre de Peau d’âne en 2011) comme pour les adultes (Prix Médicis essai avec Lydie Violet pour La vie sauve en 2005). Quelques ouvrages pour enfants de Desplechin figurent également dans la bibliothèque idéale du Centre National de la Littérature pour la jeunesse. Plusieurs de ses textes ont été adaptés en albums, au cinéma ou à la télévision comme Danbé, ayant obtenu le Prix du meilleur film au festival de la fiction TV de La Rochelle en 2014. Elle est également scénariste depuis 2001 avec Le Voyage en Arménie de Robert Guédiguian ou Sans moi d’Olivier Panchot d’après son propre roman. L’écrivaine a collaboré avec Florence Miailhe sur la plupart de ses créations. 

Avec une animation faite principalement de peinture capturée directement par l’œil de la caméra en passant par un recouvrement, Miailhe est habituée à travailler seule sur ses projets. Mais pour son premier long-métrage, l’envergure du travail était telle, que la réalisatrice a dû former une équipe autour d’elle : quinze animateurs dans trois studios différents sur trois pays différents (France, République Tchèque et Allemagne) pour une production qui a duré trois ans au total. 

Figure innovante dans le milieu de l’animation, Florence Miailhe promettait avec La Traversée de l’originalité dans sa forme, comme de l’intérêt dans son fond, au vu de la participation de Marie Desplechin à l’écriture et des nombreuses récompenses depuis 2010. Qu’en est-il du résultat ?  

Une narration aussi riche que son visuel

La Traversée met en scène le voyage vers la liberté de deux enfants, Kyona et Adriel, sœur et frère. Le duo cherche à rejoindre des lointains membres de la famille dans une zone géographique plus calme, après avoir perdu leurs parents lors d’un contrôle routier alors qu’ils quittaient leur village pillé. Le film montre alors un voyage initiatique de l’enfance à l’adolescence, en passant par de nombreuses embûches comme un groupe de trafiquants d’enfants, un couple tortionnaire, un cirque ambulant et une prison encastrée dans les montagnes. 

Afin de rendre l’intrigue la plus universelle possible, la réalisatrice joue à brouiller les différentes pistes d’interprétation possibles. Que ce soit avec une carte aux repères peu identifiables, avec des objets et costumes de différentes époques ou régions ou avec des climats météorologiques très variables, le cheminement des deux enfants semble aussi complexe et laborieux que le passage d’un enfant au monde des adultes. 

Toutefois, même si l’intrigue reste imprécise sur certains aspects, cette dernière est singulière et fondée sur du vécu tant elle est éprouvante. L’histoire du film s’inspire du vécu familial de la réalisatrice : les arrière-grands-parents de Miailhe ont fui Odessa en Ukraine au début du XXè siècle ainsi que sa mère et son grand frère pour gagner la zone libre en France en 1940. Tout ceci apporte un réalisme et une sensibilité aux  propos et comportements des personnages face à la traversée qu’ils doivent entreprendre au mépris de leurs oppresseurs.  La production met en avant la mémoire de plusieurs générations familiales de l’artiste en un road-movie, tout en gardant une certaine clarté et précision. 

Cette narration mélangeant vraisemblance et imaginaire est accentuée par l’apparition de nombreuses thématiques et contes folkloriques plus ou moins nuancés : les oiseaux comme une masse tyrannique à la manière d’Alfred Hitchcock, une sorcière similaire à une Baba Yaga, les gens du voyage avec l’univers du cirque, le merveilleux avec les frères Grimm (Hansel et Gretel ) ou Charles Perrault (Le Petit Poucet), le nazisme avec la tenue des différents tyrans rencontrés. Toutes ces nombreuses notions sont accueillies dans le récit et digérées par le spectateur avec bienveillance, notamment grâce à un enchaînement parfaitement maîtrisé. Tout en restant dans la nuance, ces propos offrent alors une lecture simple pour le jeune public mais également une plus réfléchie pour le public aguerri.

Un visuel débordant d’idées

Avec son premier long-métrage, Florence Miailhe mélange les différents moyens d’expression : peinture, dessin au crayon ou fusain, aquarelle,… Un mélange qui joue avec le spectateur en apparaissant quelquefois au sein même d’un même plan, rendant la perception visuelle du spectateur complexe, surtout quand un moyen d’expression cherche à simuler le résultat d’un autre. Majoritairement à la peinture, les images de la réalisatrice sont extrêmement intéressantes à observer par les différentes esthétiques présentées, entre formes synthétiques voire simplistes et très grand réalisme.

Chaque plan offre une idée visuelle, permettant au spectateur d’être stimulé constamment par les images qui se déroulent face à lui. Très souvent cette question émerge : comment l’artiste a réussi à rendre une ombre aussi transparente, une lumière aussi lumineuse ou un reflet dans l’eau aussi apaisant ? Des questionnements qui démontrent le talent de la réalisatrice. Avec une forme picturale et un univers narratif qui offrent aussi peu de réalisme à l’écran, un accès à l’œuvre peut être difficile pour le public. Toutefois, en innovant constamment, Miailhe fait en sorte que le spectateur ne puisse pas se lasser du dispositif particulier qu’il observe. 

En plus d’un jeu avec la technique de représentation, nous constatons également un jeu direct avec la représentation elle-même. Chaque séquence regorge de concepts ou pistes de réflexion. Ceci est perceptible dans la forme de quelques tyrans (sous la forme de monstres inhumains) ou la transformation d’un opposant à un allié (du loup sauvage au chien affectueux) pour ne donner que deux exemples. Par cette vision imprécise, l’intrigue nous rappelle qu’elle est présentée à travers les yeux d’une enfant. Une des plus magnifiques séquences de l’œuvre étant un mélange de réalisme et de contemplation lors d’un spectacle d’acrobaties sous un chapiteau. Miailhe n’a pas peur d’aller, au sein d’une histoire grave et sérieuse, dans une poésie lyrique jouant sur les formes. Des envolées qui ne sont jamais malvenues dans le long-métrage grâce au dispositif et à la narration.

Des impératifs de production trop voyants

Toutefois, malgré les grandes qualités du long-métrage, aussi bien narratives que visuelles, La Traversée souffre de quelques défauts liés, de près ou de loin, à l’écosystème de la production d’animation en France. 

Pour commencer, l’œuvre est, dans son ensemble, beaucoup moins impressionnante esthétiquement que les précédentes créations de Miailhe. Un résultat que nous pouvons expliquer par le passage d’une démarche expérimentale courte à un premier long-métrage devant s’acclimater au système classique de production. Avec une plus lourde équipe derrière le projet, nous observons un besoin d’homogénéiser la forme artistique pour obtenir un délai de création raisonnable. 

Avec cette idée précise, le film est passé de 24 images par seconde à 12. Un choix assumé par la réalisatrice face à un budget et un temps limités. La présence d’impératifs économiques est toujours intrinsèquement liée à l’œuvre cinématographique. Toutefois, le travail d’un auteur est de ruser pour que les impératifs ne soient pas néfastes (voire qu’ils s’adaptent) à la vision artistique du projet. En passant de 24 à 12 images, les mouvements sont beaucoup moins fluides, surtout à une époque où de plus en plus de grosses productions américaines expérimentent le 48 images par seconde. Par conséquent, plutôt que de s’attarder sur le mouvement, il est nécessaire au créateur de s’attarder sur la fixité du plan. C’est un élément très visible pour de nombreuses créations en stop-motion plus ou moins importantes. Un concept très bien compris par Miailhe mais avec toutefois quelques lacunes, notamment avec les moyens de locomotion aux mouvements très saccadés comme les voitures. Paradoxe de La Traversée, film qui traite avec son sujet du mouvement mais qui doit le limiter. 

PRAGUE, 26/03/2018. La réalisatrice française d’animation et artiste , Florence Miailhe, lors de la production de son long-métrage « La traversée » avec l’équipe tchèque. Produit par Les Films de l’Arlequin.

Toujours dans des problématiques économiques, la nature du public visé est une interrogation. Le film est confronté à sa volonté de parler en même temps à un public jeune et âgé. Plutôt que de faire le choix d’une vision limitée, La Traversée se veut universelle. Une volonté noble et envisageable mais qui ici apporte quelques fautes de goût à la création picturale. Un élément désagréable à mentionner : la voix-off. Apportant plus de singularité et d’honnêteté à l’œuvre (notamment car ce sont les paroles de la réalisatrice), l’élément extra-diégétique reste néanmoins trop présent, ne permettant pas au spectateur de se détacher de sa position d’observateur pour être transporté dans l’univers. En plus d’offrir une distanciation forte à son public, cette voix-off est beaucoup trop explicative. Elle appuie des propos déjà compréhensibles à l’écran ou en offre d’autres qui auraient pu apparaître plus efficacement par la mise en scène ou les dialogues. C’est une solution de facilité afin de s’assurer la compréhension de tous les publics, rendant l’œuvre plus sonore qu’audiovisuelle. Néanmoins, n’oublions pas que La Traversée n’est pas la première dans le paysage cinématographique français à utiliser cette solution.

Cependant, face à cette problématique du tout public, l’œuvre regorge d’idées pour y remédier. L’histoire est observée sous le point de vue d’une jeune fille, permettant de jouer sur la perception de la violence. Cachée dans un premier temps, elle devient de plus en plus crue au fur et à mesure de l’œuvre, dépeignant la fin  de l’enfance du personnage principal. Tout en jouant avec les différentes possibilités visuelles qu’offre la peinture, la réalisatrice réfléchit sa violence. Un abus de force complexe à insérer dans un film d’animation à l’aspect réaliste et proposé à partir de 11 ans pour des raisons de rentabilités financières. De nombreuses œuvres animées du même genre doivent faire ce choix, allant vers de l’inventivité dans la mise en scène avec J’ai perdu mon corps (Jérémy Clapin, 2019) ou une dissimulation très assumée avec Les hirondelles de Kaboul (Zabou Breitman & Eléa Gobbé-Mévellec, 2019). 

Avec ces quelques contraintes économiques prenant le pas sur l’artistique, La Traversée souffre de sa singularité dans le paysage cinématographique animé. Malgré cela, nous ne pouvons que nous satisfaire de ce genre de défaut, démontrant le caractère unique du premier long-métrage de Florence Miailhe. 

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