Le Sommet des Dieux : Un film à la hauteur du manga

Le Sommet des Dieux : Un film à la hauteur du manga

Pour sa première réalisation en solo, Patrick Imbert adapte le manga Le Sommet des Dieux de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura en un film d’animation innovant. Au sein d’un visuel 2D, nous observons un jeu entre simplicité pour les personnages et grande précision pour les décors, offrant une immensité toujours plus grande aux montagnes à gravir. Si dans un premier temps le long-métrage souffre de devoir adapter plus de 1500 pages en une heure et demi, l’œuvre se fluidifie dans un deuxième temps pour offrir ses meilleurs moments. 

Il y a 4 ans, Patrick Imbert coréalisait Le grand méchant renard et autres contes avec Benjamin Renner, auteur des bandes dessinées dont le film est l’adaptation. Reprenant le visuel de l’œuvre d’origine, soit des formes avec un aspect proche de l’esquisse au crayon et un mélange de couleurs très nuancé, l’esthétique du long-métrage s’apparentait fortement à l’adaptation cinématographique de 2012 des livres Ernest et Célestine (dont Benjamin Renner était déjà coréalisateur et Patrick Imbert directeur de la photographie). Le grand méchant renard et autres contes était une réussite narrative (notamment grâce à des dialogues savoureux) et visuelle (notamment grâce à une animation soignée à l’humour slapstick proche des dessins animés Looney Tunes et La bande à Picsou), permettant à l’œuvre d’obtenir le César du meilleur film d’animation en 2018 tout comme Ernest et Célestine en 2013. Toutefois, il est difficile d’observer le talent de Patrick Imbert dans le film. L’œuvre de 2017 est divisée en trois court-métrages : Un bébé à livrer, Le grand méchant renard, Il faut sauver Noël.  Le principal segment (le deuxième, comme le suppose le titre du film) est réalisé par Benjamin Renner. En plus de sauvegarder l’esthétique des BD fidèlement, Imbert s’occupait donc uniquement des deux parties mineures du long-métrage. 

Pour sa première réalisation en solo, Imbert adapte à nouveau une œuvre dessinée. Cette fois-ci, il s’agit du manga Le sommet des dieux de Jirō Taniguchi, adapté du roman du même titre de Baku Yumemakura. Publié entre 2000 et 2003, le manga met en scène le journaliste Fukamachi Makoto qui retrouve dans une boutique l’appareil photo de George Mallory. Derrière l’objet se cache peut-être la vérité sur la disparition de son propriétaire et d’Andrew Irvine, lors de la première  ascension du mont Everest en 1924. Une vérité qui pourrait bouleverser l’histoire de l’escalade himalayen. Dans son enquête, le journaliste rencontre Habu Jôji, célèbre alpiniste très mystérieux. La recherche de Makoto est ainsi un prétexte pour découvrir ce milieu très méconnu, son esprit de compétition, ses associations, ses sponsors, ses modes de vie, et surtout ses grandes prouesses physiques. L’œuvre dépeint de célèbres figures du milieu, en plus d’y ajouter des personnages fictifs. Entre une enquête qui souhaite s’effacer mais jamais totalement et de trop nombreuses

explications extradiégétiques, la narration de l’œuvre se distingue toutefois par la mise en place de grandes figures complexes, à l’image du personnage Habu Jôji. Si Le sommet des dieux réjouit dans le milieu du manga, c’est surtout pour ses dessins. Le travail d’adaptation effectué par Jirō Taniguchi en images fixes, met en scène des protagonistes avec relativement peu de détails dans de très grands espaces montagnards dépeints avec une extrême minutie. Le lecteur est alors en immersion totale. C’est en étant absorbé voire enivré par l’univers graphique de l’ouvrage que nous comprenons pourquoi Baku Yumemakura souhaitait avant tout le mangaka Jirō Taniguchi pour adapter son travail. Le roman graphique a déjà été l’objet d’une transposition dans un autre medium artistique, le live action en 2016 sous la supervision de Hideyuki Hirayama, mais jamais en film d’animation jusqu’à ce jour. 

Illustration du manga par Jirō Taniguchi

Après un premier travail d’adaptation réussi du texte de Yumemakura en images par Taniguchi, le renouvellement d’un tel exploit, cette fois-ci en film d’animation, se révèle complexe. Si avec Le grand méchant renard et autres contes, Patrick Imbert nous a déjà démontré ses capacités à adapter à l’écran une œuvre graphique avec succès, il s’agissait toutefois d’un tout autre registre. Que vaut la première création solo de Patrick Imbert ?

Adaptation, défauts inclus

Tout comme gravir l’Everest, adapter le manga Le sommet des dieux ayant environ 1500 pages au total en un film d’animation d’une heure et demi est une tâche ardue. Ce constat est visible dans les premières minutes du long-métrage d’Imbert. L’œuvre de Baku Yumemakura et Jirō Taniguchi se veut plus une découverte du milieu de l’escalade que la simple aventure d’un homme face à la montagne. Durant ses différents tomes, le roman graphique présente plusieurs époques, personnages et réflexions autour de ce milieu méconnu. Par conséquent, en l’adaptant en une courte création animée, Patrick Imbert (mais également Jean-Charles Ostoréro et Magali Pouzol) avait devant lui une épreuve complexe pour le scénario. Loin

de nous l’idée de faire un comparatif entre les événements du livre et ceux du film (ceci étant un travail fastidieux et plutôt inintéressant dans l’ensemble), mais le long-métrage prend évidemment beaucoup de raccourcis. Un constat qui se remarque dès le début dans la mise en scène de l’œuvre : rythme effréné, caractérisation des personnages très rapide, gravité des événements difficilement perceptible. Une situation qui offre alors moins de profondeur aux personnages, aux épreuves et aux enjeux de l’univers de Baku Yumemakura.

Loin d’être inintéressante ou superficielle, l’œuvre d’Imbert souffre de ce survol de la narration d’origine. Toutefois, la mission reste réussie dans l’ensemble. Si la suite d’éléments présentés rapidement peut rebuter certains grands amateurs du manga dans un premier temps, il faut reconnaître que l’ensemble est retranscrit avec réflexion et pertinence. Les choix d’adaptation sont cohérents et permettent à l’œuvre cinématographique de ne pas être indigeste. Conscient des éléments les plus importants du texte, Patrick Imbert se permet, dans sa frénésie introductive, de s’arrêter sur des moments-clés à ne pas négliger, comme les événements dramatiques avec le jeune Kishi Buntarô, construisant au passage la psychologie du personnage d’Habu Jôji. En calmant le grand rythme des premières scènes de l’œuvre, ces moments aident le spectateur à comprendre les enjeux principaux, tout en insérant des émotions au sein de la masse d’informations qu’introduit le long-métrage. 

Ayant un fort respect pour le manga, le film donne à son public les mêmes défauts. La création d’Imbert ne peut pas s’empêcher de surexpliquer son propos ou surprésenter ses protagonistes à travers la présence d’une voix-off. Un choix déjà problématique dans le livre graphique mais qui ici donne aux spectateurs plus de difficulté à se laisser pénétrer par l’univers montagnard. Creuser un peu plus la réflexion sur la mythologie des ascensions hivernales, afin de véritablement montrer un univers bien plus riche qu’une simple enquête journalistique, aurait été une plus-value au résultat final. Mais ce manque à gagner était encore une fois déjà perceptible dans l’œuvre de Taniguchi et Yumemakura. 

Ces quelques défauts, que nous venons de mettre en avant, ne sont finalement que le résultat d’un (trop ?) grand respect pour un matériel d’origine un peu trop riche dans le cadre d’une création animée d’une heure et demi.

Adaptation, qualités incluses

Si le travail de Taniguchi et Yumemakura apporte son lot de difficultés au film d’Imbert, il apporte bien évidemment également de nombreuses qualités. Pour commencer, le co-réalisateur de Le grand méchant renard et autres contes a eu la pertinence de ne pas bêtement transposer en animation les graphismes du manga, mais d’offrir un visuel véritablement innovant, tout en gardant les mêmes intentions derrière les croquis sur papier. Lorsque Jirō Taniguchi  a adapté à l’aube des années 2000 la création de Baku Yumemakura, le dessinateur souhaitait mettre en avant surtout les infranchissables montagnes enneigées. Les graphismes montrent ainsi une forte différence entre la simplicité des hommes ayant assez peu de détails, face à l’immensité de la nature devant eux ayant de nombreux détails. Tout ceci donnait l’atmosphère d’une quête de l’infini au lecteur. Cette perspective est très bien comprise par le réalisateur du

film d’animation. En mettant en place une 2D assez simple pour les personnages et très réaliste pour les décors, l’ampleur de l’univers resurgit. C’est encore plus notable car les personnages du film ont encore moins de caractéristiques visuelles que ceux du manga. Toutefois, même si le physique des protagonistes du long-métrage semble simpliste, un lourd travail est apporté pour leur donner malgré cela une large palette d’expressions humaines. Une solution qui rattrape quelques fois le manque de profondeur concernant l’intrigue. 

Un véritable moment de cinéma

Dans cette même volonté d’équilibre entre très grand respect pour le matériel d’origine et envie d’apporter sa touche personnelle et unique, Patrick Imbert se permet quelques envolées dans la seconde partie de son film. Cette dernière est la lutte sportive tant attendue de nos deux protagonistes principaux contre l’Everest. Après avoir mis en place tous les éléments permettant de comprendre les enjeux de cette ascension, la création animée prend de la hauteur et offre un véritable moment de cinéma. Moins perturbée par les éléments narratifs à installer, l’histoire se focalise enfin sur son

véritable sujet : la prouesse physique et irrationnelle des Hommes face à l’adversité. Avec un rythme plus lancinant, le film se concentre sur une ascension exceptionnelle plutôt que sur l’intrigue journalistique (pointée enfin par le réalisateur comme minime face à ces nouveaux enjeux). La narration se concentre beaucoup plus sur les sentiments et les efforts de ses protagonistes que sur les événements factuels du milieu de la montée sportive. Un changement d’axe difficile mais pourtant accompli avec maîtrise. Enchaînant événements éprouvants et visuels particulièrement novateurs, soulignés avec le travail musical d’Amine Bouhafa (déjà remarqué en 2015 avec le César de la meilleure musique pour Timbuktu), l’ensemble permet de rendre les exploits physiques des grimpeurs surhumains. Le dernier acte de la production aide le spectateur à oublier facilement l’introduction laborieuse de l’œuvre entre les nombreux protagonistes et faits présentés. Un rattrapage réussi par cette envie de montrer que la véritable lutte des personnages

n’est pas physique mais avant tout mentale. Un grand effort sur les sentiments est alors apporté, permettant de faire ressentir aux spectateurs la difficulté de tenir face à la solitude, la hauteur, le vide, ou tout simplement face aux conditions climatiques comme le vent, la neige et le froid. Patrick Imbert démontre par là que l’appel de la montagne est le sens de la vie pour certains (une révélation soulignée avec justesse lors d’une conversation  entre  Habu Jôji et Fukamachi Makoto). Les dialogues sont d’ailleurs plutôt rares dans la dernière partie du film, mais n’ont jamais été aussi maîtrisés et vecteurs de sens par rapport aux enjeux présentés. 

Malgré quelques défauts dû au matériel d’origine et grâce à de nombreuses qualités cinématographiques, la première œuvre solo de Patrick Imbert innove dans l’animation française. Si le lecteur se demande encore s’il doit voir l’œuvre Le Sommet des Dieux au cinéma, la réponse est la même que celle de la question posée dans le manga « Pourquoi des hommes grimpent depuis toujours en haut d’une montagne? » : Parce qu’elle est là. 

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